RSF - Reporters sans frontières

10/29/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/29/2026 13:13

Un mois derrière les barreaux : RSF dévoile les portraits des six journalistes de Matsadaash détenus en Égypte

Six journalistes du site de vérification des faits Matsadaash ont été accusés par le parquet égyptien de "diffusion de fausse nouvelle" et "appartenance à une organisation terroriste". Des accusations fallacieuses qui viennent criminaliser un travail essentiel de la rédaction indépendante pour défendre l'accès de la population à une information fiable dans ce pays qui est placé 169e sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). RSF dévoile les portraits de ces six journalistes qui n'ont rien à faire en prison.

"Six membres de la rédaction de Matsadaash, tous détenus en Égypte depuis fin septembre, sont des professionnels de l'information au sens le plus classique du terme. Bien loin des accusations de terrorisme et de désinformation brandies par les autorités, leurs parcours professionnels racontent une tout autre histoire : celle de journalistes dévoués, passionés, et brillants qui ont consacré leur carrière à informer et rendre l'information accessible au plus grand nombre. Et pourtant, le régime d'Abdel Fattah al-Sissi les emprisonne depuis un mois dans les pires des conditions. RSF dénonce les accusations fallacieuses portées contre eux et demande leur libération immédiate et inconditionnelle. Le régime égyptien doit cesser immédiatement sa répression de la presse indépendante."

Jonathan Dagher
Responsable du bureau Moyen-Orient de RSF

Six journalistes d'une seule rédaction derrière les barreaux ! C'est ce qui arrive depuis le 28 septembre dernier à l'équipe de Matsadaash, l'une des rares plateformes de vérification des faits de la région, fondée en 2018. Entre le 28 et le 30 septembre, les journalistes ont été d'abord victimes de disparition forcée avant que les autorités ne revendiquent leur arrestation.

Il s'appelle Abdullah Qadri, journaliste d'investigation depuis plus d'une décennie. Parmi ses collègues, Mohamed Ashraf Abu Emaira, qui rêve d'écrire un livre sur le journalisme indépendant, Mohamed Adel, qui s'efforce dans son travail de replacer l'humain au cœur des sujets économiques complexes, et Islam Barakat, qui passe son temps libre à lire des livres d'histoires pour mieux comprendre le présent. Il y a aussi Omar Hilal, le plus jeune, qui n'a que 21 ans et vient de rejoindre l'équipe. Sans oublier Mohamed Mahmoud, expert en contenu numérique, qui s'est lancé, il y peu de temps dans le journalisme.

"Des professionnels, pas des superstars." C'est ainsi qu'un journaliste égyptien, qui requiert l'anonymat pour des raisons de sécurité, les décrit à RSF. "L'un d'entre eux m'avait contacté en 2024 au sujet d'un article que j'avais publié sur un parti politique en Égypte. Il voulait vérifier des informations ; savoir comment j'avais obtenu certains chiffres. C'est leur métier de s'assurer que les informations sont fiables." Une consœur au Caire confirme : "Des jeunes journalistes avec des parcours solides." Quant à la charge d'affiliation à un groupe terroriste qui pèse sur eux, la reporter s'en moque au téléphone : "Tous les journalistes sont accusés de ça ici." Une accusation qui vise en effet la plupart des 20 autres journalistes détenus en Égypte.

Si le parquet prétend, dans un communiqué du 7 octobre, que l'équipe de Matsadaash aurait été impliquée dans "un plan des Frères musulmans visant à renverser les institutions de l'État", les interrogatoires avec les six membres de la rédaction se focalisent sur la nature de leur travail journalistique, les mécanismes de prise de décision éditoriale, la manière dont les sujets sont choisis, et leurs sources d'information, selon Lubna Darwish, directrice du plaidoyer de l'Initiative égyptienne pour les droits individuels (EIPR) qui représente les journalistes devant la justice. Il n'empêche que les reporters de Matsadaash sont manifestement traités, en détention, comme des "terroristes" : arrestations spectaculaires, torture et mauvais traitements, selon leurs avocats.

Outre ces six journalistes basés en Egypte, le directeur du média, Abdel Rahman Mansour, est lui aujourd'hui en exil aux États-Unis.

Portraits des journalistes de Matsadaash

Mohamed Ashraf Abu Emaira

Mohamed Ashraf Abu Emaira, assistant de la rédaction, 30 ans

Le journalisme a changé sa vie. C'est ce qu'il disait à ses collègues. Mohamed Ashraf Abu Emaira, diplômé en philosophie de la Faculté des lettres de l'Université du Caire, a commencé sa carrière chez le site d'information renommé Mada Masr, récemment interdit en Égypte, où il a réalisé des reportages sur l'éducation, la santé et les difficultés d'accès aux services publics rencontrés par les communautés marginalisées. Journaliste d'investigation, spécialisé dans le fact-checking, il a également collaboré avec le site d'information régional libanais Raseef22, pour lequel il a publié une série de reportages sur les droits humains et les transformations sociales et culturelles en Égypte. C'est en 2020 qu'il rejoint Matsadaash pour produire des enquêtes et également œuvrer à l'identification des fausses informations, à la vérification des déclarations des responsables politiques et autres personnalités publiques, qui circulent sur les réseaux sociaux. Son rêve ? Écrire un livre pour raconter au public son expérience dans le secteur du journalisme indépendant, qui, selon lui, cherche à donner la voix à ceux qui n'en ont pas. Il est arrêté, le 29 septembre, à son domicile au Caire.

Abdullah Qadri

Abdullah Qadri, journaliste d'investigation et vidéaste, 35 ans

Avec plus d'une décennie d'expérience, Abdullah Qadri, journaliste d'investigation et vidéaste, a rejoint Matsadaash en 2023 en tant que spécialiste de la production vidéo. Il a commencé sa carrière en tant que stagiaire au quotidien Al-Wafd, peu après avoir obtenu son diplôme de la Faculté de communication de masse de l'Université Al-Azhar au Caire en 2013. Il rejoint ensuite le site d'information Al-Masrawy, où il a couvert l'actualité politique et sociale, puis la chaîne d'information privée pro-Sissi Sada El Balad, avant d'intégrer le quotidien Al-Shorouk. Abdullah Qadri commence alors à collaborer également avec le site d'information régional libanais Raseef22, et la chaîne publique allemande Deutsche Welle. Avant 2026, il avait déjà été arrêté à deux reprises. En 2017, le journaliste indépendant a été interpellé par erreur à la place de son oncle puis libéré quelques jours plus tard. Deux ans après, alors qu'il s'enregistrait pour effectuer son service militaire, il a de nouveau été arrêté dans le cadre de la même affaire erronée, et détenu pendant six mois avant d'être libéré, selon les informations de RSF. Abdullah Qadri a deux fils, Yahya et Dawood. Membre du Syndicat des journalistes égyptiens, il est le seul à bénéficier du droit d'avoir un témoin présent de la part du syndicat en tant qu'observateur lors de ses interrogatoires en détention : des séances particulièrement éprouvantes, pouvant durer jusqu'à huit heures.

Mohamed Adel

Mohammed Adel, investigative journalist specialising in economics, 29

Ambitieux, rêveur, et passionné de journalisme, Mohammed Adel s'occupe, depuis 2023, de simplifier et expliquer des sujets économiques complexes à Matsadaash. Selon ses confrères, le jeune journaliste tenait à vulgariser ces questions auprès du grand public, en racontant des récits de vie qui permettent de révéler les répercussions concrètes des décisions de l'État sur la vie quotidienne des populations. "Une personnalité hors du commun par son sérieux et son expertise", écrivait l'un de ses confrères dans une tribune publiée le 13 octobre sur le site d'information libanais Daraj Media, auquel Mohammed Adel contribuait aussi. Au début de sa carrière, il a suivi une formation en journalisme avec l'Académie Al Jazeera, affiliée à la chaîne qatarie, ainsi qu'une formation sur le journalisme d'investigation et à la vérification des faits au sein du réseau de journalistes d'investigation jordanien (Arab Reporters for Investigative Journalism, ARIJ), partenaire de RSF. Mohammed Adel a également collaboré avec le site d'information égyptien Muwatin. Ses compétences lui ont valu de participer à une série d'enquêtes internationales menées par le réseau d'investigation sur les crimes financiers Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), dont la publication est prévue en novembre 2026. Le journaliste est aussi connu pour être un fervent supporter du Zamalek, le célèbre club de football égyptien. "Comme son équipe de cœur, Mohamed aime relever les défis, se battre contre vents et marées et gagner avec trois fois rien", raconte le directeur de Matsadaash, Abdel Rahman Mansour.

Islam Barakat, journaliste spécialiste des droits humains, 39 ans

Islam Barakat a rejoint Matsadaash en 2022, où il est devenu spécialiste de l'analyse minutieuse des déclarations des responsables gouvernementaux, des personnalités des médias et de toute autres personnalités publiques. Il vérifiait, au quotidien, l'exactitude de leurs propos à la lumière des sources et des données disponibles. Grand lecteur d'ouvrages d'histoire, ce journaliste d'investigation et chercheur est spécialiste des sujets liés aux droits humains, la liberté religieuse et les questions sociales, il est diplômé de la Faculté des lettres de l'Université du Caire. Avant de rejoindre Matsadaash, il a officié en tant que chercheur pour une organisation de défense des droits humains, l'Initiative égyptienne pour les droits individuels (EIPR). Il a ensuite collaboré avec plusieurs médias, dont le site d'information indépendant Mada Masr.

Mohamed Mahmoud, journaliste, 26 ans

Après des années à développer des projets éditoriaux et à former des équipes, Mohamed Mahmoud vient tout juste de se lancer dans une nouvelle aventure : celle du journalisme indépendant. En août 2026, quelques semaines avant son arrestation, il rejoint Matsadaash comme responsable des réseaux sociaux. Journaliste et spécialiste de la production créative, il a passé plus de dix ans à concevoir des contenus et à former des équipes de créateurs de contenu, en Égypte comme dans le reste du monde arabe. Son parcours l'a notamment conduit chez les médias Abwaab et Sprints, puis chez le groupe de médias Majarra, où il a dirigé des équipes créatives dans plusieurs pays de la région. Il a également contribué à adapter en arabe des contenus de publications internationales, comme Harvard Business Review, MIT Technology Review et Popular Science. Diplômé de la faculté des sciences de l'information de l'Université Al-Azhar en 2022, Mohamed Mahmoud s'est intéressé très tôt au design, à la production visuelle et aux nouvelles façons de raconter l'information. Il ne cesse depuis d'explorer les possibilités offertes par les formats numériques pour toucher un public large. Il n'avait même pas terminé son deuxième mois au sein du média Matsadaash quand il a été arrêté le 28 septembre.

Omar Hilal, journaliste stagiaire, 21 ans

"Jeune journaliste qui rêve grand", selon ses confrères, Omar Hilal, 21 ans, le plus jeune de l'équipe, venait tout juste de rejoindre Matsadaash en septembre 2026. En apprentissage des processus de travail de la rédaction, il n'avait même pas encore signé un seul article au moment de son arrestation le 29 septembre. Étudiant à la Faculté d'agriculture de l'Université de Suez, il avait acquis une expérience pratique du journalisme grâce à des formations courtes à Mada Masr et à la plateforme jordanienne de production de podcasts Sowt. Il a ensuite rejoint l'Académie alternative de journalisme arabe, une structure pédagogique montée par une coalition de médias indépendants dans la région, dont Mada Masr, Sowt, et le média en ligne indépendant Megaphone News au Liban. Parallèlement à ses études universitaires, Omar Hilal était engagé dans le secteur des organisations caritatives au Croissant-Rouge égyptien et au Centre international du Caire pour la résolution des conflits, le maintien et la consolidation de la paix (CCCPA). "Des initiatives qui lui ont pavé le chemin vers le journalisme", estiment ses confrères.

Des portraits réalisés avec la contribution de l'organisation non gouvernementale internationale de cybermilitantisme Avaaz, fondée en 2007.

Publié le 29.10.2026
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