RSF - Reporters sans frontières

02/13/2026 | Press release | Distributed by Public on 02/12/2026 22:55

Dans les coulisses d’une rédaction en Ukraine : du front aux territoires occupés, les radios diffusent, coûte que coûte, une information indépendante

Près de quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, malgré les bombardements quotidiens et les coupures d'électricité, des radios ukrainiennes poursuivent leur travail à quelques dizaines de kilomètres de la ligne de front. Dans la région du Donbass à l'est, dans les villes de Kharkiv au nord-est ou de Zaporijjia au sud, elles parviennent à émettre parfois jusque dans les territoires occupés par le Kremlin. Leur mission : fournir une information fiable à une population submergée par la désinformation russe.

"Chaque fois que les Russes occupent un territoire, ils coupent immédiatement la télévision et la radio ukrainiennes pour les remplacer par leur propagande",explique Viktoriia Yermolaieva, la rédactrice en chef de Hromadske Radiobasée à Kyiv, qui a des équipes dans le Donbass diffusant ses programmes sur les zones proches du front. Même constat à Kharkiv, ville du nord-est à 40 kilomètres de la frontière de la Russie et quotidiennement visée par les missiles russes. "La première chose que font les forces d'occupation en Ukraine, c'est imposer leurs médias et leurs émissions de radio", confirme le directeur et rédacteur en chef de la radio locale Nakypilo, Yevhen Streltsov.

Tours de radio et de télévision bombardées, studios réquisitionnés et occupés : le Kremlin s'attaque méthodiquement aux infrastructures médiatiques ukrainiennes. Hromadske Radio a payé le prix fort : neuf de ses antennes relais ont été détruites ou détournées, toutes situées sur la ligne de front ou dans des villes du Donbass désormais sous occupation, comme Marioupol, Lyssytchansk ou Starobilsk. Depuis 2022, pas moins de 25 attaques russes contre des tours de télévision et de radioont été recensées par RSF.

Malgré ces pertes matérielles et les risques sécuritaires, les radios ukrainiennes continuent d'émettre. À Zaporijjia, à Kharkiv ou dans le Donbass, Radio Maximum, Nakypilo et Hromadske Radio diffusent chaque jour des programmes d'information destinés aux habitants des zones proches du front, mais aussi aux Ukrainiens restés sous occupation.

"Ces radios locales ukrainiennes jouent un rôle crucial dans la diffusion d'une information fiable et indépendante pour les habitants proches du front, a fortiori lorsque l'électricité est coupée ou que l'Internet ne fonctionne plus. Et en franchissant la ligne de front malgré les risques, elles offrent une fenêtre sur l'information libre aux habitants des territoires occupés. Leur travail doit être mis en valeur et soutenu financièrement sur le long terme.

Pauline Maufrais
chargée de zone Ukraine chez RSF

Émettre coûte que coûte

Le travail de ces radios a été bouleversé depuis l'invasion de 2022. Les souvenirs des premiers mois restent vifs : "Nous travaillions depuis les sous-sols, les couloirs, les abris anti-aériens. Nous ne pouvions pas nous arrêter, car nous avions une responsabilité", se souvient Viktoriia Yermolaieva de Hromadske Radio. Dans des quartiers de Kyiv ou de villes du Donbass, des immeubles entiers se rassemblaient autour d'un poste radio pour écouter les informations sur les routes d'évacuation, l'avancée de l'armée russe ou encore l'accès à l'aide humanitaire, se rappelle la journaliste. "Cette expérience nous a formé pour le futur", admet-elle. Avec les coupures énergétiquesactuelles, elles continuent d'assurer un rôle essentiel : "Une radio à piles devient la seule source d'information disponible lorsqu'il n'y a pas d'électricité. Sans information fiable, la panique se répand facilement, alors face à ça, nous fournissons des faits vérifiés", explique le directeur de Nakypilo, Yevhen Streltsov depuis Kharkiv.

Franchir la ligne d'occupation par les ondes

À quelques dizaines de kilomètres des zones occupées, ces radios livrent une bataille technique permanente pour faire entendre leur signal. La Russie de Vladimir Poutine brouille les signaux de ces radios, les bloque et s'empare de leur matériel laissé sur place. Radio Maximumne dispose plus que d'un seul émetteur à Zaporijjia, ville à une vingtaine de kilomètres du front. Les deux autres, installés à Tokmak et Dniproroudne, aujourd'hui sous occupation russe, ont été perdus. "Ils ont volé tout notre matériel. Et ils diffusent sur les fréquences que nous utilisions dans ces villes",déplore le rédacteur en chef de la radio, Erik Brynza. Malgré tout, le signal passe encore grâce à l'émetteur de Zaporijjia. "Notre émetteur est suffisamment puissant pour atteindre les régions proches du front et une partie des zones occupées".

Certains programmes de ces radios sont spécifiquement conçus pour la population vivant sous occupation : comment évacuer, obtenir de l'aide ou encore reconstruire une vie ailleurs. "Ce sont des informations vitales", résume Erik Brynza. "Nous donnons des informations vérifiées et mesurées, sans panique mais sans espoir excessif là où il n'y en a pas", ajoute Viktoriia Yermolaieva.

L'écoute, qui fait courir le risque d'une arrestation, reste souvent clandestine et les audiences sont impossibles à mesurer. Pourtant, les radios savent qu'elles sont entendues grâce à quelques messages sur les réseaux sociaux ou des mails reçus. "Les habitants locaux écoutent la radio ukrainienne pour comparer avec ce que dit la propagande russe", explique Erik Brynza. Et parfois, des témoignages confirment que les ondes franchissent l'occupation D'anciens prisonniers ukrainiens ont déclaré avoir entendu Hromadske Radio en captivité. C'est le cas de Stanislav Asseïev, journaliste ukrainien relâchéen 2019, ou Maksym Boutkevytch, cofondateur de Hromadske Radio et prisonnier de guerre ukrainien libéré à l'automne 2024. Maintenir le lien avec les territoires occupés demeure une priorité. "Vivre dans le champ informationnel russe est extrêmement difficile. Jusqu'au bout, nous leur parlerons", promet Viktoriia Yermolaieva, rédactrice en chef de Hromadske Radio.

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Publié le13.02.2026
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