04/07/2026 | Press release | Distributed by Public on 04/07/2026 09:39
Mohammedali Abunajela, porte-parole et directeur du DMC
Souvent je me pose cette question à la fois simple et vertigineuse : que ressent-on quand on quitte son foyer ?
Pour répondre, il faut aller au-delà des chiffres et des gros titres. Il faut essayer de comprendre la réalité vécue par des millions de migrants et de personnes déplacées. Des personnes qui ne migrent pas sans raison, mais bien pour rechercher la sécurité, la dignité, une chance de reconstruire leur vie.
Au fil des années, mes déplacements professionnels m'ont conduit à rencontrer des migrants, des représentants de communautés d'accueil et des décideurs politiques. J'ai écouté attentivement. Leurs mots, bien sûr. Mais aussi les silences. De ces rencontres, une image plus claire commence à se dessiner.
Voici ce que vivent vraiment les migrants.
Cela commence souvent par un sentiment de décalage. Le matin, la maison semble différente - non pas vide, mais comme si elle vous glissait des mains, comme si les murs se souvenaient de vos rires et de vos jours ordinaires. Une valise attend près de la porte, contenant les fragments d'une vie trop grande pour être emportée. Dans la cuisine, subsistent la chaleur du pain d'hier, une tasse oubliée.
Dehors, la rue respire comme elle l'a toujours fait, inconsciente du fait que, pour cette personne, c'est le dernier matin dans ce lieu qu'elle appelle « chez elle ». Chez soi, ce sentiment si ordinaire, révèle désormais tout son poids : la tranquille certitude d'être à sa place, d'être reconnu, et de ne jamais avoir à expliquer d'où l'on vient.
C'est ainsi que cela commence - non pas par un mouvement, mais par une rupture.
Être migrant, ce n'est pas simplement voyager. C'est être arraché à ses racines, séparé de ces fils invisibles qui donnent un sens à l'existence. « Chez soi » n'est pas seulement un lieu sur une carte. C'est la langue que l'on parle sans effort, les saveurs qu'on connaît par cœur, les gestes qu'on fait sans réfléchir. C'est connaître la marche qui craque, le voisin qui salue, l'odeur de la pluie avant qu'elle ne tombe. Ces petits détails ne semblent pas grand-chose, mais ensemble, ils constituent un monde. Et la migration défait ce monde.
On ne quitte pas toutes ces habitudes si facilement. On n'abandonne pas ce qui nous est familier sans raison.
Pour de nombreuses familles, la douleur la plus profonde se transmet en silence à travers la vie des enfants. Certains grandissent sans accès stable à l'éducation, leur scolarité interrompue par le déplacement ou l'incertitude. Je pense à ce parent qui hésite dans un magasin, devant une simple bouteille de lait, comptant et recomptant son argent, tandis qu'un bébé pleure sans comprendre. Les besoins fondamentaux - nourriture, vêtements, fournitures scolaires - deviennent des choix difficiles.
Les enfants ne perçoivent pas toujours ces difficultés ; ils comptent simplement sur leurs parents pour subvenir à leurs besoins. Dans ces moments-là, mères et pères peuvent éprouver un sentiment silencieux d'échec, non pas parce qu'ils manquent d'amour, mais parce que les circonstances les privent temporairement d'offrir ce qui leur semble essentiel. La dignité devient fragile lorsque les choses les plus simples sont inaccessibles.
Il faut une pression suffisamment forte pour que partir soit la seule option. La guerre transforme des rues ordinaires en zones dangereuses. Le changement climatique agit plus lentement, mais tout aussi profondément, asséchant les champs, provoquant des inondations et modifiant les équilibres de vie. La pauvreté réduit les choix jusqu'à ce que rester devienne un risque en soi. La migration, dans ces moments-là, n'est pas motivée par un désir - mais par la nécessité. On ne se déracine pas tant qu'il reste une possibilité de rester. On part lorsque rester devient impossible.
Le départ s'accompagne d'un chagrin silencieux et de la peur de l'inconnu. Certains départs se font à la hâte, dictés par l'urgence. D'autres sont planifiés lentement, péniblement, étape par étape. Les objets à emporter sont réduits à l'essentiel. Les documents deviennent précieux. Les adieux restent souvent suspendus : « on se reverra, je ne pars pas pour toujours ». Mais chacun sait que quelque chose d'irréversible est déjà en cours.
Le voyage en lui-même demande du courage. Certains traversent des déserts sans horizon. D'autres montent à bord d'embarcations fragiles sur une mer qui s'étend à perte de vue. D'autres encore avancent avec la peur constante de ne pas voir le lendemain.
Toutes les histoires ne se terminent pas bien. Des vies se perdent entre les frontières, entre les rivages, entre des décisions prises trop tard ou trop tôt. Pour ceux qui survivent, survivre devient un poids : un mélange de gratitude, de souvenirs, de soulagement, d'épuisement.
Et puis, il y a ceux qui arrivent à destination.
L'arrivée est souvent perçue comme une fin, mais en réalité, c'est un nouveau départ. Se sentir en sécurité ne vient pas immédiatement avec le fait de se sentir chez soi. Même à l'abri, l'incertitude demeure.
Il faut apprendre une nouvelle langue. Il faut comprendre les systèmes. Il faut trouver du travail. Il faut redéfinir son identité. Là où autrefois on était reconnu, soudainement, on devient invisible, réduit à une catégorie, à une étiquette, à une statistique.
Parfois, l'accueil est chaleureux. Des portes s'ouvrent. Des inconnus tendent la main. La bienveillance s'exprime dans de petits gestes : un formulaire traduit, un repas partagé, une conversation patiente. Ces moments comptent énormément. Ils rappellent aux nouveaux arrivants que l'humanité peut franchir les frontières plus facilement que la politique.
Mais ce n'est pas toujours le cas.
Certains migrants se heurtent à la méfiance plutôt qu'à la compréhension. Des préjugés circulent rapidement, forgeant des perceptions avant même que les personnes aient pu raconter leur histoire. Des mots comme « fardeau », « menace » ou « étranger » installent une distance, donnant l'impression qu'ils doivent justifier leur présence. Après avoir survécu au danger, le rejet est une nouvelle blessure - plus silencieuse, moins visible, mais profondément ressentie.
Arriver enfin dans un pays en paix mais ne pas se sentir bienvenu est une contradiction difficile à vivre. Cela crée le sentiment d'être entre deux eaux, ni tout à fait d'ici, ni tout à fait d'ailleurs. C'est commencer à se sentir étranger non seulement aux autres, mais parfois à soi-même. La confiance autrefois ancrée dans le familier laisse place à la vigilance constante, à un besoin d'adaptation permanent.
Et pourtant, même ici, la résilience fait son œuvre.
La vie reprend lentement. Une nouvelle rue devient familière. Un marché aussi. Les mots viennent enfin plus facilement. On se découvre un lieu préféré. On rit soudainement à une blague sans avoir besoin de traduction. Petit à petit, la vie se reconstruit sous de nouvelles formes.
La migration transforme l'identité. On retrouve un chez-soi ailleurs. La mémoire côtoie le présent. Cuisiner le plat de son enfance ailleurs devient un acte de continuité. Parler sa langue, même à voix basse, devient un acte de préservation. Les racines culturelles ne disparaissent pas ; elles s'adaptent, et s'étendent vers des terres inconnues.
Les migrants emportent avec eux plus que des objets. Ils emportent des savoirs, des connaissances, des regards façonnés par l'expérience de plusieurs univers. Leur contribution est progressive mais réelle : par le travail, la créativité, le lien aux autres et la participation à une société qu'ils découvrent.
L'histoire de l'humanité est une histoire de migration. Les civilisations elles-mêmes se sont construites grâce à des rencontres entre des personnes qui, autrefois, venaient d'ailleurs.
Comprendre la migration demande plus qu'une simple analyse. Il faut de l'imagination, de l'empathie et la volonté de voir au-delà des discours simplistes. La plupart des êtres humains aspirent à vivre de manière stable et à se construire un avenir, dans la dignité. La migration commence lorsque ces éléments ne sont pas assurés là où on vit.
Personne ne quitte volontairement le confort de ce qui lui est familier sans raison. Personne ne choisit l'incertitude si la sécurité est encore possible.
C'est pourquoi je vous demande : mettez-vous à la place des migrants - non pas pour simplifier les débats, mais pour prendre conscience de l'expérience humaine qui se cache derrière les gros titres. Pour voir le courage qu'il faut pour recommencer. Pour reconnaître le renoncement porté en silence. Pour se souvenir que derrière chaque déplacement, il y a une personne qui tente, comme chacun de nous, de trouver un endroit où vivre dans la dignité.
La migration, ce n'est pas seulement franchir des frontières. C'est transporter des fragments de vie, et reconstruire du sens ailleurs. C'est apprivoiser un nouveau lieu, inconnu, jusqu'à ce qu'il devienne familier. C'est trouver un moyen - qui demande des efforts, de la patience, de l'espoir - pour se sentir chez soi à nouveau et pour retrouver sa dignité.
Savez-vous pourquoi j'en parle avec autant de certitude ?
Parce que je l'ai vécu.
J'ai moi-même été réfugié dans mon propre pays. Aujourd'hui, je suis un migrant. J'ai connu la peur. J'ai connu la perte. Je me suis senti bienvenu et j'ai senti ce que signifie ne pas l'être.
Et je sais une chose : derrière l'histoire de chaque migrant, au-delà des statistiques, il y a une personne. Une personne qui essaie, comme nous tous, de vivre dans la dignité et de trouver un endroit où se sentir chez elle.