06/15/2026 | Press release | Distributed by Public on 06/15/2026 09:36
Historien de renommée internationale et combattant valeureux, Marc Bloch ne pouvait envisager le savoir sans l'action et la recherche sans l'engagement. C'est ce héros très discret, tombé sous les balles de l'occupant nazi, qui va faire une entrée remarquée, le 23 juin, au Panthéon. Portrait.
Publié le 15 juin 2026
Historien, combattant, résistant, intellectuel engagé… Pour ceux qui ont hérité de sa mémoire, les mots pour le qualifier s'imposent d'eux-mêmes. « Marc Bloch est tout cela à la fois, résume Matis Bloch, son arrière-petit-fils, mais il est surtout un historien-guerrier. Cette expression est la plus juste pour désigner son parcours. On imaginerait plus volontiers cet historien renommé, auteur des Rois thaumaturges et d'Apologie pour l'histoire, qui a renouvelé la façon d'envisager l'histoire, comme un bon père de famille que comme un héros de la Résistance, tombé sous les balles des nazis ».
Marc Bloch, c'est aussi une vision de la vie, où la pensée et l'engagement sont sur le même plan. « C'est un intellectuel qui respecte une éthique, explique l'historien Henry Rousso, spécialiste du XXe siècle. Ce n'est pas un intellectuel qui se définit avant tout par une idéologie, des opinions. C'est un intellectuel qui s'est engagé, au point d'y laisser sa vie ». Une vision d'un savoir qui refuse l'inutilité, surtout « quand la Nation se bat » comme il l'écrit dans L'étrange défaite (1946). Une vision, enfin, avec pour seul guide, l'exigence de vérité dont l'héritage aujourd'hui reste plus vif que jamais.
Itinéraire d'un patriote : les racines d'une vie d'engagements
« La France (…) demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux ».. Ces mots de Marc Bloch, écrits en 1940 dans son L'étrange défaite, résonnent comme un serment.
Un attachement à la France qui ne doit rien au hasard. Né en 1886 dans une famille juive alsacienne, Marc Bloch est issu d'une communauté marquée par un choix fondateur : celui des « Juifs optants », ces Alsaciens-Lorrains qui, après la défaite de 1871 et l'annexion de l'Alsace-Lorraine par le Reich allemand, choisirent de rester Français.
C'est sans doute ici, dans ses origines juives et ce contexte historique, qu'il faut puiser pour comprendre son engagement : « Le président de la République, lors de l'annonce de l'entrée au Panthéon de Marc Bloch, a insisté sur son appartenance au judaïsme alsacien d'origine, un judaïsme non pratiquant depuis plusieurs générations, mais un judaïsme culturel avec une appartenance sans faille à la République, y compris par les armes », explique Annette Becker, historienne et professeure émérite à l'université Paris-Nanterre.
Sa vision de la Nation française remonte à loin. Une vision historique, telle qu'il le décrit dans L'étrange défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. » Une vision novatrice, pour Annette Becker : « Pour lui, la Nation ne commence pas avec la Révolution française. Il fait remonter la nation très loin, au moins jusqu'au Moyen-Âge. C'est une vision qui était celle de l'histoire de la Troisième République. Il y a quelque part un rassemblement culturel et politique pour lequel on doit agir. »
C'est dans cet objectif que Marc Bloch n'hésite pas à s'adresser aux dirigeants, qu'ils soient militaires, politiques, ou intellectuels, notamment dans L'étrange défaite où il décrit la débâcle de 1940. Henry Rousso le rappelle : « Selon ses mots, il a manqué, à nos dirigeants, « l'implacable héroïsme de la patrie en danger ». C'est une phrase d'une incroyable force. Et c'est une phrase contemporaine. À partir de quel moment serons-nous dans une situation où nous devrons prendre des décisions qui vont vers l'implacable héroïsme ? On voit bien ce que ces termes signifient. L'implacable héroïsme signifie les sacrifices, matériels, humains. »
Être Français, pour la famille Bloch, n'était pas un état passif, mais une conviction née dans l'épreuve. Un patriotisme qui se définit par l'amour d'une Nation qui ne s'opposait pas à l'ouverture aux autres cultures, comme le fait remarquer Matis Bloch : « Parallèlement à son côté souverainiste et patriote, Marc Bloch était attaché à l'ouverture aux autres civilisations. Il a écrit un projet de réforme très poussé de l'enseignement où il appelle à étudier le monde musulman, la Chine ou l'Inde, plutôt que le Second Empire. Il voulait que l'on s'intéresse beaucoup plus aux autres sensibilités ».
« Imaginez ce que cela représente pour un universitaire, c'est-à-dire un bourgeois établi, qui a une vie de famille, et même une famille nombreuse, de franchir le pas, non pas simplement de s'engager dans la résistance, mais de s'engager dans la clandestinité », explique Henry Rousso. Pour comprendre comment Marc Bloch en est arrivé à l'engagement dans la résistance, il faut revenir à son parcours militaire. Décoré de la Légion d'honneur à titre militaire, de la Croix de guerre 1914-1918 avec quatre citations et de la croix de guerre 1939-1945, Marc Bloch, qui a effectué son service militaire alors qu'il étudiait à l'École normale supérieure, fut un soldat exceptionnel.
En 1940, alors âgé de 53 ans, père de six enfants, atteint d'une polyarthrite rhumatoïde, il décide de s'engager de nouveau alors qu'il n'est plus mobilisable : « C'est un homme qui a un investissement, y compris personnel, en temps, en énergie, dans la défense de la patrie par les armes et qui se transformera, bien logiquement, en résistance, dès 1940. Et il résiste, je dirais, en historien. », analyse Annette Becker.
Son entrée en résistance est peu connue. Elle est pourtant décisive. Marc Bloch entre dans la clandestinité en1943, sous le pseudonyme de « Narbonne », au sein du mouvement Franc-Tireur : « Marc Bloch est dans la résistance comme un intellectuel et il agit comme un intellectuel. Il a un savoir, une analyse. C'est un ancien combattant, qui est capable d'analyser une guerre. Il rejoint un mouvement et non un réseau, dans l'objectif de faire de la propagande politique, c'est-à-dire de diffuser de l'information contre Vichy et évidemment contre les Allemands. Il va aussi faire partie du Comité général d'études, qui essaie de penser l'après-guerre et qui donnera notamment naissance au Conseil National de la Résistance. », détaille Henry Rousso. Il met ainsi ses compétences d'intellectuel au service de l'action, gravit les échelons et deviendra l'un des grands organisateurs de la Résistance dans la région de Lyon.
Une trajectoire qui aurait pu être différente. En tant que Juif, Marc Bloch est frappé par le statut du 3 octobre 1940 promulgué par Vichy, visant à exclure les Juifs de la fonction publique. « Quand arrive 1942 et l'occupation de la zone sud par les nazis, c'est aussi le moment de son engagement. Pour lui c'est un tournant puisque l'historien est invité aux États-Unis où il est très célèbre comme médiéviste. Pensant sauver sa mère en même temps que sa femme, ses enfants et lui, il accepte de partir aux États-Unis. Mais il faut faire des visas, des sorties de territoire, c'est extrêmement compliqué et long. Sa mère meurt et les deux aînés, Étienne et Louis, sont assez grands pour être mobilisables. Il renonce de lui-même en se disant aussi que, quelque part, il avait l'impression de trahir son pays en partant aux États-Unis », explique Annette Becker.
Enfin, son entrée en Résistance ne peut se faire sans le soutien de Simonne Vidal, son épouse, « extrêmement importante dans toute la vie de Marc Bloch » rappelle Annette Becker, « y compris quand il fait ce choix incroyable d'entrer dans la clandestinité de la résistance et donc de disparaître, aux yeux de sa femme qui reste toutefois au courant de tous ses faits et gestes », ajoute-t-elle. Le 8 mars 1944, le résistant est arrêté par la Gestapo sur dénonciation. Torturé à l'École de Santé militaire, dirigée par Klaus Barbie, Marc Bloch est fusillé à Saint-Didier-de-Formans (Ain) le 16 juin 1944.
Un carnet de notes sur la Première Guerre mondiale, un deuxième sur un potentiel départ aux États-Unis en 1941… « Ce sont des archives émouvantes », confie Matis Bloch en ouvrant, avec précaution, ces documents qu'il conserve de son aïeul. Marc Bloch ne cesse d'observer, de noter, partout où il se trouve. « Ce carnet est celui de la Première Guerre mondiale. Il indique où il est chaque jour, ses jours de permission. Cet autre carnet, sur lequel est inscrit « US », est celui que Marc Bloch a inauguré pour un potentiel départ aux États-Unis en 1941. Ici, il énumère les problèmes qu'il aurait à se poser pour s'y rendre : la question financière, centrale en contexte de guerre. » Des petites pages griffonnées, où se mêlent de nombreux chiffres : « Il fait des calculs, très précis. Sur cette page par exemple, on pense qu'il est au même moment au téléphone, il fait le plan de l'appartement qu'on lui propose. Des adresses de gens aux États-Unis qui pourraient l'aider sont notées. », poursuit-il. Des documents précieux qui permettent aussi de comprendre Marc Bloch et les difficultés qu'il subit.
Ce quotidien documenté est aussi celui d'un historien qui a toujours conservé un regard novateur sur sa discipline. C'est notamment ce regard qui fonde, en 1929, avec Lucien Febvre, la revue « Annales d'histoire économique et sociale ». « Les Annales sont pensées comme une revue pour les hommes d'action : les décideurs politiques et économiques. Il est vrai que l'histoire, au-delà de cette cible, permet de mieux vivre, elle permet de comprendre. L'idée de l'engagement pour la cité, évidemment, mais l'idée aussi que l'histoire, c'est un projet de société », assure Matis Bloch. Une vision de l'histoire qui reste d'actualité.
Selon Henry Rousso, l'apport scientifique de l'historien reste fondamental et actuel : « Tout le volet qui concerne la méthode, une forme de philosophie de l'historien reste d'une incroyable actualité pour la discipline. Son rapport à la vérité est très utile pour aujourd'hui. Par exemple, il a insisté sur les dangers d'une histoire totalement idéologisée et du jugement. Ce sont des références qui, je l'espère, pourraient être mieux introduites dans le débat public. Car la véritable actualité de Marc Bloch, ce n'est pas seulement de lire L'étrange défaite, c'est de suivre ses préceptes. »
« Marc Bloch ne supportait pas l'inutilité. Chaque minute devait servir, il ne se voyait pas rester inactif », confie Matis Bloch. Un rapport au temps né de son parcours militaire et l'expérience des tranchées de la Première Guerre mondiale. Un rapport au temps que l'intellectuel aimait aussi mettre au service de la culture qu'il transmettait à ses enfants avec le même regard exigeant qui le caractérisait : « Étienne Bloch, son fils aîné, disait que son père ne supportait pas de perdre son temps. Chaque minute devait servir, notamment concernant les activités culturelles. Il préférait que les enfants jouent aux échecs plutôt qu'aux cartes ! », poursuit-il.
Grand amateur de photographie, de cinéma, de nature et de musique, Marc Bloch cultivait une curiosité pour les arts qui prolongeait son regard d'historien sur le monde. « Étienne Bloch racontait que son père adorait conduire, et quand il allait de Strasbourg, où il était en poste, à Fougères, où il avait acheté une maison de campagne avec sa femme, Marc Bloch s'arrêtait tellement souvent qu'au lieu de mettre deux jours pour s'y rendre, il mettait une semaine, parce qu'il voulait visiter toutes les églises les plus perdues, tous les châteaux », explique Annette Becker.
« Il voulait que le cinéma devienne matière à enseignement à l'université. Il avait 70 ans d'avance, il adorait la musique, il allait aux concerts », ajoute-t-elle. Au-delà de son œuvre et de ses combats, Marc Bloch, professeur, considérait aussi la culture comme l'un des remparts contre l'effondrement.
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