08/21/2026 | Press release | Archived content
Dans la peau d'un journaliste de solution en temps de guerre. Depuis plus de quatre ans, l'Ukraine est surtout racontée au rythme du front. Pourtant, dans des rédactions ukrainiennes, une autre approche éditoriale existe, celle des solutions. Réinsertion des vétérans, initiatives locales… Ces médias expliquent comment les citoyens répondent aux défis quotidiens. Reporters sans frontières (RSF) s'est entretenue avec deux journalistes qui ont fait ce choix éditorial. L'organisation appelle à soutenir financièrement les médias ukrainiens, fragilisés par l'invasion russe, pour qu'ils continuent leur mission d'intérêt général.
"Le journalisme de solutions n'est pas du journalisme positif", prévient d'emblée Anastasia Rudenko, la fondatrice et directrice de Rubryka, premier média ukrainien consacré au journalisme de solutions, qu'elle a lancé en 2018. Programmes d'accueil des enfants ukrainiens qui ont quitté les régions occupées par la Russie, réinsertion de vétérans dans la vie civile : les reportages de Rubryka suivent le même schéma. "Nous analysons journalistiquement un problème et nous proposons ensuite des réponses", explique-t-elle.
La reporter âgée d'une trentaine d'années s'est formée à cette approche éditoriale auprès du réseau mondial Solution Journalism Network, qui impulse le déploiement du journalisme de solutions dans les rédactions. Et elle s'emploie à la développer en formant d'autres professionnels du pays car pour Anastasia Rudenko, ces articles "ont de vraies conséquences sur la vie des lecteurs".
Parmi les médias locaux ukrainiens qui ont adopté cette démarche figure le site d'information Bilyayivka.city basé dans la commune éponyme dans le sud de l'Ukraine, près de la ville d'Odessa. Sa rédactrice en chef, Halyna Khalymonyk, a intégré le journalisme de solutions dans sa ligne éditoriale il y a quatre ans. "C'est l'une des formes les plus exigeantes du journalisme", estime-t-elle. Si une actualité peut être couverte en quelques heures, ce type d'article demande parfois "une semaine entière" de travail. Les journalistes doivent en effet approfondir leurs recherches afin de "proposer une solution transposable, sans se baser sur une expérience isolée".
Ces reportages ont trouvé leur public : "jusqu'à 10 000 vues" contre "3 000 à 4 000 pour une actualité classique", se félicite Halyna Khalymonyk. Des résultats qu'elle attribue à la rigueur avec laquelle ses équipes travaillent, empruntant aux méthodes du journalisme d'investigation. Exemple avec une enquête parue en mars 2026 sur les bâtiments du centre historique d'Odessa qui disparaissent faute d'être restaurés. Les journalistes de Bilyayivka.city ont découvert un manque de transparence des autorités locales. "Beaucoup de bâtiments déclarés irrécupérables auraient pu être restaurés. Mais leur destruction permettait la construction d'un centre commercial ou d'un immeuble", raconte la rédactrice en chef. Comme réponse, partielle, à ce problème, le site a décidé de mettre en lumière le travail d'une association locale qui restaure les portes du patrimoine odessite.
Les retombées dépassent parfois les frontières. Le média ukrainien Frontliner, spécialisé dans la couverture du front et soutenu financièrement par le Fonds international de reconstruction des médias ukrainiens (IFRUM) lancé par RSF et ses partenaires ukrainiens, en a fait l'expérience de manière inattendue. Après avoir publié un photoreportage sur un vétéran ukrainien ayant créé son atelier de poterie, présenté comme un exemple de réintégration dans la vie civile, un lecteur états-unien a contacté le média pour acheter ces créations.
Mais cette approche impose de maintenir une frontière claire entre l'analyse objective d'une réponse à un problème et la communication ou publicité cachée. "Nous devons montrer les limites même si tout paraît idéal", insiste Anastasia Rudenko. Et bien que cette pratique reste très minoritaire dans le paysage journalistique ukrainien, ses défenseurs y voient un outil au service de l'intérêt public. Pour Anastasia Rudenko, le journalisme de solutions aura "un rôle indéniable à jouer" dans la reconstruction du pays.
"Le rôle des médias ukrainiens est essentiel pour la démocratie et la transparence dans une Ukraine confrontée à l'invasion russe à grande échelle. Soutenir durablement leur travail, leur indépendance, leur pluralité et leur capacité à rendre compte des réalités locales est une priorité. Des initiatives comme l'IFRUM, soutenue par la Délégation de l'Union européenne en Ukraine, y contribuent pleinement.