05/30/2026 | Press release | Distributed by Public on 05/30/2026 05:20
C'est avec une profonde émotion que j'ai appris le décès d'Edgar Morin, l'une des plus grandes figures intellectuelles françaises de notre temps. Combattant infatigable pour la liberté, philosophe de la « pensée complexe » qu'il jugeait un besoin vital pour nos personnes, nos cultures et nos sociétés, intellectuel engagé et connu de tous, il cherchait l'accord des « vérités opposées ». Edgar Morin aura consacré plus de huit décennies à interroger notre monde, ses crises et ses espérances. Il continuera de nous enseigner « ce qu'est être humain ».
Né en 1921, celui qui s'appelait alors Edgar Nahoum avait signé son premier acte politique dès 1936, en s'impliquant dans une organisation qui venait en aide aux Républicains espagnols. Dès lors, la vie d'Edgar Morin s'était placée sous le signe de l'engagement, nourri par son ouverture d'esprit et ses solides convictions antifascistes et pacifistes.
Engagé au sein du Parti communiste français, c'est à Toulouse, en Zone libre, alors qu'il poursuivait ses études de droit, qu'Edgar Morin était entré en Résistance dès 1942. Nommé lieutenant des Forces françaises combattantes, il avait frôlé la mort à de nombreuses reprises et s'était illustré dans la Libération jusqu'à accompagner l'armée française en Allemagne. C'est également dans la Résistance qu'il avait adopté le nom « Morin » : c'est ce qu'un camarade avait compris et répété du nom d'Edgar Magnin, qu'il s'était choisi comme pseudonyme en référence au personnage de L'Espoir d'André Malraux.
L'après-guerre avait été un autre temps fondateur. Celui des premiers travaux intellectuels publiés, des échanges avec ses pairs et des collaborations à plusieurs grandes revues, notamment liées au Parti communiste. Le temps, encore, d'un engagement qui ne faiblissait pas, qui pensait déjà la réconciliation franco-allemande et s'opposait à la guerre d'Algérie.
En 1950, Edgar Morin entrait au CNRS, notamment grâce aux recommandations de ses maîtres et amis Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty. L'année suivante, il publiait L'Homme et la mort. Son immense activité intellectuelle était en marche, dans une optique résolument interdisciplinaire, allant de la biologie à l'économie et de la symbolique à la sociologie, aux racines de la « pensée complexe ».
Prenant ses distances avec le Stalinisme, Edgar Morin avait été exclu du PCF au début des années 1950, avant de clamer sa liberté de penser dans Autocritique et de poursuivre son aventure de liberté intellectuelle totale, loin de toutes les idéologies imposées, dans la revue Arguments, aux Éditions de Minuit.
Penseur infatigable de la société et de ses transformations, sa curiosité intellectuelle s'attachait à tous les sujets sans y établir de hiérarchie préalable, de la génération yé-yé à Mai 68, des ouvriers de Renault aux habitants de la Bretagne rurale.
Cette pensée ouverte, audacieuse et résolument interdisciplinaire reposait avant tout sur un rapport au monde, sur une méthode. Et c'est précisément le titre qu'Edgar Morin avait choisi pour son œuvre majeure, La Méthode, publiée en six volumes de 1977 à 2004, qui refuse toute vérité absolue pour étudier le réel au plus près de sa complexité et de sa fragmentation. Cette méthode ne l'avait plus quitté, et avait guidé sa pensée et ses travaux jusqu'à aujourd'hui.
Le public français portait un respect particulier à cette voix unique, et continuait de le lire avec assiduité, assurant notamment le succès éditorial de son ouvrage La Voie : pour l'avenir de l'humanité en 2011.
Chercheur au rayonnement international, traduit et lu dans le monde entier, lauréat d'un très grand nombre de récompenses et distinctions, Edgar Morin avait inspiré plusieurs générations d'étudiants, d'enseignants, de chercheurs, de penseurs, d'artistes et de responsables public.
Son influence dépasse largement le champ académique : elle irrigue encore nos réflexions citoyennes et politiques sur l'éducation, la culture, l'écologie et l'avenir de nos démocraties.
À travers le concept de « pensée complexe », Edgar Morin nous laisse en effet un legs unique, une manière d'habiter le monde qui nous apprend à relier nos idées, à reconnaître les interdépendances et à accueillir les contradictions sans les nier. Dans une époque marquée par les fractures, les certitudes hâtives et la tentation de la simplification, son œuvre semble plus actuelle et plus nécessaire que jamais.
J'adresse mes sincères condoléances à sa famille, à ses proches, à ses élèves et à ses lecteurs. Sa pensée continuera d'accompagner celles et ceux qui refusent les simplifications du monde et cherchent, à travers la connaissance, à mieux comprendre la condition humaine.