07/01/2026 | Press release | Distributed by Public on 07/01/2026 13:24
Sous un petit abri de fortune à Andoharanofotsy, en périphérie d'Antananarivo, François Rakotondramanana, 37 ans, répare des chaussures pour faire vivre sa famille. Père de onze enfants, il n'a jamais occupé d'emploi formel. « J'aimerais trouver un travail plus stable, comme agent de sécurité. Mais sans carte nationale d'identité, personne ne veut m'embaucher. Et sans acte de naissance, je ne peux pas obtenir cette carte », explique-t-il.
À Madagascar, le cas de François est loin d'être exceptionnel. Des millions de citoyens vivent encore sans acte de naissance. Une situation qui les prive de nombreux droits et les empêche souvent d'accéder à un emploi formel, d'ouvrir un compte bancaire ou de bénéficier pleinement de services essentiels.
En théorie, déclarer une naissance dans l'une des 1 700 communes de Madagascar est une formalité relativement simple, à condition qu'elle soit accomplie dans les trente jours suivant la naissance. Au-delà, le processus devient nettement plus complexe. Il faut alors passer par une procédure judiciaire, comparaître devant un juge, présenter des témoins et fournir une attestation médicale. Pour les familles vivant dans des zones reculées, ces exigences sont souvent hors de portée. Les distances à parcourir, les frais de transport et le coût des démarches administratives constituent autant d'obstacles qui empêchent de nombreux parents de régulariser la situation de leurs enfants.
Pendant des années, le ministère de la Justice, chargé de superviser les procédures de régularisation, a mené des campagnes mobiles à travers le pays afin de faciliter l'enregistrement tardif des naissances. Mais ces opérations, coûteuses et complexes à mettre en œuvre, ne pouvaient répondre qu'à une fraction des besoins.
Avec près de six millions d'adultes sans identité légale, l'enjeu dépassait largement le cadre des campagnes ponctuelles. Il fallait repenser le système dans son ensemble, en associant réforme juridique, coopération institutionnelle et innovation.
Cette nouvelle approche prend aujourd'hui forme.
Le 28 mai 2026, le gouvernement malagasy a franchi une étape décisive en adoptant une loi autorisant l'enregistrement massif des naissances dans le cadre de l'opération nationale d'enrôlement biométrique. Cette réforme offre enfin une solution à des millions d'adultes restés en marge du système d'état civil, en leur permettant d'obtenir un acte de naissance sans avoir à engager une procédure judiciaire longue, complexe et coûteuse.
Depuis avril, plus de 2 000 équipes déployées à travers le pays, sous la coordination du ministère de l'Intérieur et avec l'appui du projet PRODIGY financé par la Banque mondiale et le Mécanisme de Financement Mondial, procèdent à l'enrôlement biométrique de la population. Équipées de kits mobiles, elles collectent les empreintes digitales, les scans de l'iris et les informations essentielles permettant d'établir l'identité des personnes enregistrées.
Au 10 juin, plus de 3,25 millions d'adultes avaient déjà été enregistrés dans la base nationale. Le dispositif repose également sur un acteur essentiel : la communauté. À travers le pays, plus de 19 000 chefs de fokontany, les plus petites entités administratives de Madagascar, sont habilités à attester de l'identité de personnes ne possédant aucun document officiel. Leur témoignage signé, associé à des données biométriques sécurisées et vérifiées, constitue un socle fiable pour la délivrance d'actes de naissance à grande échelle.
Pour la première fois, la connaissance des communautés locales, les technologies biométriques et un cadre juridique adapté sont réunis pour s'attaquer à un défi longtemps considéré comme insoluble. Pour des personnes comme François, ce changement est déjà devenu une réalité.
Le 4 février 2026, François s'est présenté dans la salle des mariages de la commune d'Andoharanofotsy pour participer à la phase pilote de l'enrôlement biométrique. Son enregistrement illustre le changement en cours. Pendant longtemps, l'idée d'intégrer dans le système d'état civil des personnes dépourvues de toute pièce justificative suscitait des inquiétudes. Certains craignaient les risques de fraude ; d'autres estimaient que seules les procédures classiques pouvaient garantir la fiabilité des informations. Aujourd'hui, ces réticences s'estompent à mesure que les résultats de la nouvelle approche se concrétisent.
Si cette nouvelle loi constitue une avancée majeure, son succès dépendra désormais de sa mise en œuvre. Au 10 juin, parmi les 3,25 millions de personnes enregistrées, 50 000 seulement n'avaient jamais possédé le moindre document d'identité. Bien que significatif, ce chiffre reste modeste au regard des millions de Malagasy qui vivent encore sans existence légale reconnue. Atteindre celles et ceux qui restent en marge du système nécessitera un effort soutenu. Cela passera par des campagnes d'information à grande échelle, une forte mobilisation des communautés locales et la poursuite du déploiement des équipes mobiles dans les zones les plus isolées du pays.
Une autre difficulté demeure. Si la réforme ouvre une voie de régularisation pour les adultes restés en marge du système d'état civil, elle ne s'attaque pas aux causes qui continuent d'empêcher de nombreux nouveau-nés d'être déclarés dans les délais légaux. L'éloignement des centres administratifs, le coût des démarches, le manque d'information et la brièveté du délai d'enregistrement restent des obstacles majeurs. Si le projet PRODIGY a contribué à renforcer les capacités numériques des hôpitaux et des communes afin de faciliter l'enregistrement des naissances, ces avancées ne suffiront pas à elles seulesPour rompre durablement le cycle de l'exclusion, de nouvelles réformes seront nécessaires afin que chaque enfant puisse être déclaré dès sa naissance et bénéficier, dès les premiers jours de sa vie, d'une identité légale.
L'expérience menée à Madagascar marque une étape importante. Elle montre comment des données probantes, une volonté politique forte et des solutions innovantes peuvent se conjuguer pour relever un défi de développement longtemps considéré comme insurmontable.
« Cette réforme montre que l'inclusion ne repose pas uniquement sur la technologie. Elle exige également une volonté politique forte, des institutions locales capables d'agir au plus près des populations et des solutions adaptées aux réalités du terrain », expliquent Zubair Bhatti et Lira Rajenarison, responsables du projet PRODIGY à la Banque mondiale.
À Antetezamba, dans la région de Toamasina, Meme Zeria, 25 ans, a vécu toute sa vie sans acte de naissance. Agricultrice, elle s'est inscrite à l'opération d'enrôlement biométrique le 23 mai 2026. Pour elle, la démarche a été simple : « Le centre est à seulement 15 kilomètres de chez moi et il n'y a aucun frais à payer. »
Cette inscription représente bien plus qu'une formalité administrative. « Cela m'aidera à obtenir des documents pour mes trois enfants. Je pourrai aussi bénéficier des avantages liés à la carte nationale d'identité. Je veux être reconnue par l'État », dit-elle.
Pour Meme Zeria, comme pour des millions de Malagasy, disposer d'une identité légale, c'est avant tout pouvoir exister pleinement aux yeux de l'État, accéder à ses droits et offrir de meilleures perspectives à ses enfants.
À Madagascar, le défi est encore immense. Mais pour la première fois, des millions de personnes jusqu'alors invisibles entrevoient la possibilité d'avoir un nom, une identité légale et une place reconnue dans la société.