05/01/2026 | News release | Distributed by Public on 05/01/2026 12:42
S'adressant à Evgeniya Kleshcheva d'ONU Info, Maria Semushkina - entrepreneure culturelle, productrice et fondatrice du festival Usadba Jazz, en Russie, -estime que le jazz demeure un outil essentiel de progrès social.
Aujourd'hui, le jazz résonne bien au-delà des salles de concert, comme un langage universel capable de rassembler les peuples, même en période de conflit et de divisions politiques. Son histoire remonte à la fin du XIXe et au début du XXe siècle et est étroitement liée à la culture afro-américaine et à l'expérience de l'oppression. Les racines du jazz plongent dans les rythmes et les chants des travailleurs des plantations de Louisiane, pour qui la musique est devenue un moyen d'exprimer la douleur, l'espoir et un désir ardent de liberté.
« C'est une musique née dans des conditions très difficiles et porteuse d'un message pour la société », affirme Mme Semushkina.
Le jazz s'est développé parallèlement à d'importants bouleversements sociaux et politiques, notamment la ségrégation raciale aux États-Unis, où les musiciens noirs n'étaient pas autorisés à se produire sur les mêmes scènes que les artistes blancs. Pourtant, le jazz est devenu l'un des premiers espaces culturels où ces barrières ont commencé à s'estomper.
« Des groupes se sont formés où l'identité des musiciens importait peu ; ce qui comptait, c'était l'harmonie et l'écoute mutuelle », remarque l'entrepreneure culturelle.
L'improvisation, caractéristique essentielle du jazz, exige à la fois liberté et profonde compréhension mutuelle entre les musiciens. Le jazz devient ainsi une métaphore du dialogue et, plus largement, un modèle de société où différentes voix peuvent coexister et interagir.
© Courtesy de Maria Semushkina Maria Semushkina est une entrepreneure culturelle, promotrice et productrice.Aujourd'hui, le jazz continue de jouer un rôle fédérateur, parfois malgré les réalités politiques.
« Il peut rassembler des personnes de pays en guerre, de confessions différentes », explique Maria Semushkina. Les interprètes, ajoute-t-elle, servent la musique elle-même, et non la politique, ce qui crée un espace de dialogue.
Elle en a été témoin au festival Usadba Jazz, où des artistes d'Afrique, d'Europe et des États-Unis se sont produits ensemble dans un environnement exempt de barrières culturelles. Les festivals et les initiatives musicales sont de plus en plus perçus comme des outils de diplomatie culturelle et de cohésion sociale.
Un exemple parmi d'autres est le projet « La musique sauve le monde », lancé par Maria Semushkina, qui a réuni à Londres plus de 100 musiciens de différents pays, y compris des personnes déplacées. Notamment, des artistes russes et ukrainiens ont partagé la même scène.
Elle prévoit désormais d'étendre cette initiative en réunissant des musiciens d'autres pays en conflit. « Je sais que les musiciens ne diront pas : "Je ne jouerai pas avec eux parce qu'ils viennent d'un autre pays." Ils sont au service de la musique et comprennent l'importance de la consolidation de la paix », explique-t-elle.
La tradition des festivals de jazz est également étroitement liée aux bouleversements mondiaux. Les premiers grands festivals en Europe sont apparus peu après la Seconde Guerre mondiale - par exemple, en France dès 1948. Selon Maria Semushkina, dans l'après-guerre, le jazz est devenu une forme de thérapie collective.
« Ce n'était pas seulement un divertissement ; c'était un espace où les gens pouvaient se ressourcer et ressentir un sentiment d'unité », dit-elle.
Cette fonction reste d'actualité aujourd'hui. Le jazz peut « changer l'atmosphère », en réduisant l'anxiété et l'agressivité, en modifiant les connexions neuronales et en aidant les gens à mieux se comprendre et à mieux comprendre les autres.
Même des inconnus peuvent facilement trouver un terrain d'entente lors d'un concert de jazz. « C'est une communauté particulière : on ne connaît peut-être pas ces personnes, mais on sait qu'on peut leur parler », dit-elle. Ce réseau mondial informel relie les gens par-delà les frontières et offre une forme de connexion alternative aux institutions formelles et aux alliances politiques.
Son rôle est particulièrement important pour les personnes vivant dans des conditions sociales difficiles, notamment les jeunes issus de communautés marginalisées. Pour certains, assister à un concert ou à un festival peut être un tournant, bien plus qu'une simple expérience culturelle.
« Il est important que cela ne soit pas réservé aux festivals huppés : les gens ordinaires devraient aussi pouvoir y avoir accès », ajoute-t-elle.
© Courtesy de Maria Semushkina Le Trio Vintskevich-Kershaw se produit sur scène à Londres lors de l'événement « Music Saves the World » en 2024.Au fil des décennies, le jazz est devenu un véritable phénomène mondial, intégrant des éléments de différentes cultures, des rythmes africains aux influences moyen-orientales et latines.
« Le jazz semble n'avoir aucune frontière : toutes les cultures peuvent s'y mêler », affirme Maria Semushkina.
Selon elle, le jazz existe comme un espace qui transcende les divisions politiques et géographiques : « Le jazz est une sorte de superstructure qui ne relève ni de la politique ni de la division, mais de l'unité ». Même en période de tensions, les musiciens continuent de collaborer, guidés non par la nationalité, mais par un langage musical commun.
Maria Semushkina souligne également le rôle des femmes au sein de l'industrie. Malgré les progrès accomplis, elles demeurent l'un des groupes les plus vulnérables - en particulier compte tenu de l'instabilité inhérente aux carrières artistiques.
Afin de soutenir les femmes artistes, elle a créé une plateforme visant à les mettre en relation avec le public ainsi qu'avec des communautés de femmes leaders. Selon elle, les femmes évoluant dans le milieu musical sont souvent confrontées à l'instabilité, à une dépendance vis-à-vis des producteurs masculins, ainsi qu'au défi de concilier carrière et maternité.
En l'absence d'un soutien systémique - incluant subventions, opportunités de production et politiques culturelles -, nombre d'entre elles peinent à réaliser leur plein potentiel.
« Il est essentiel que les femmes puissent faire entendre leur voix et exprimer leur vision ; qu'elles ne se contentent pas d'être interprètes, mais qu'elles soient également auteures et créatrices », insiste-t-elle.
Les musiciens - et plus particulièrement ceux qui évoluent en dehors des circuits commerciaux grand public - ont besoin de subventions, d'un soutien institutionnel et d'opportunités pour se développer. En dépit d'une reconnaissance à l'échelle mondiale, de nombreux artistes de jazz demeurent dans une situation de vulnérabilité.
Aux yeux de Maria Semushkina, le soutien à la culture devrait être traité comme une priorité - y compris par les gouvernements et les organisations internationales telles que les Nations Unies. La culture ne saurait être reléguée au second plan, surtout en période de crise. « Certains prétendent que l'heure n'est pas à la culture. Mais la culture n'est pas secondaire ; elle passe avant tout ».