RSF - Reporters sans frontières

07/22/2026 | Press release | Distributed by Public on 07/22/2026 01:35

Dix ans de silence : la disparition de Jean Bigirimana, symbole de l'impunité des attaques contre les journalistes au Burundi

Le journaliste d'Iwacu Jean Bigirimana a disparu le 22 juillet 2016, vraisemblablement arrêté par des agents des renseignements généraux, et n'a jamais été retrouvé. Dix ans après, l'enquête n'a apporté aucune réponse permettant d'établir la vérité. Reporters sans frontières (RSF) dénonce cette impunité persistante et appelle les autorités à sortir de leur silence afin de faire toute la lumière sur son sort.

"Une phrase est balancée à la figure de toute personne un peu trop curieuse : 'Amatohoza arabandanya', c'est-à-dire 'les enquêtes se poursuivent'. Mais c'est une manière hypocrite de dire 'allez voir ailleurs'. Nous avons posé la question à plusieurs reprises et c'était la même réponse." Le rédacteur en chef du journal Iwacu, Abbas Mbazumutima, fait le même constat que RSF : personne, au sein des autorités, n'est capable d'indiquer précisément où en est l'enquête concernant la disparition de Jean Bigirimana. "J'ai porté plainte à la police judiciaire en août 2016, mais le dossier est resté sans suite. Je ne sais pas si l'enquête est encore ouverte et si les investigations ont continué. Les autorités ne me contactent pas à ce sujet", déplore Godeberthe Hakizimana, la femme du journaliste disparu.

Le 22 juillet 2016, Jean Bigirimana, journaliste de 37 ans travaillant pour Iwacu, média indépendant emblématique au Burundi, "est parti travailler, mais n'est pas revenu à la maison", raconte son épouse. Il se rendait à Muramvya, une ville du nord-ouest du pays pour un rendez-vous professionnel, lorsque des agents du Service national de renseignement (SNR) l'auraient fait monter de force à bord d'un pick-up aux vitres teintées, selon les dires de plusieurs témoins. "Avant l'enlèvement, il recevait des menaces. On lui disait qu'il était du côté des opposants", indique Godeberthe Hakizimana, dans un pays alors dirigé par l'ancien président Pierre Nkurunziza. Quelques jours plus tard, deux corps en mauvais état ont été repêchés dans une rivière non loin. Convoquée pour identifier le corps, son épouse s'est retrouvée seule face à un cadavre décapité, entourée de policiers. En état de choc, elle n'a pas pu confirmer qu'il s'agissait de lui. Les corps ont ensuite été enterrés sans test ADN ni expertise.

"Dix ans après la disparition de Jean Bigirimana, le silence des autorités burundaises est devenu le symbole d'une impunité qui ne peut plus durer. Depuis une décennie, son épouse, ses proches et l'ensemble de la profession attendent en vain que la vérité soit établie et ignorent même si les investigations se poursuivent… Si les autorités burundaises affirment faire de la justice une priorité, elles doivent aujourd'hui le démontrer en faisant toute la lumière sur le sort de Jean Bigirimana, en communiquant publiquement sur l'état de l'enquête et en mettant un terme à l'impunité qui entoure l'une des disparitions les plus emblématiques de l'histoire récente de la presse burundaise.

Jeanne Lagarde
Responsable plaidoyer du bureau Afrique subsaharienne de RSF

Après le dépôt d'une plainte contre X en août 2016 par le journal Iwacu, les autorités avaient fini par annoncer l'ouverture d'une enquête auprès du parquet de Muramvya. Pourtant, ni les collègues du journaliste, ni les témoins oculaires de l'arrestation n'ont été entendus par la police.

Afin d'obtenir des réponses sur son avancée, RSF a tenté de joindre à plusieurs reprises la procureure générale de la République Rose Nkorerimana, le président de la Cour suprême du Burundi Gamaliel Nkurunziza, et la porte-parole de la Cour suprême Agnès Bangiricenge, sans succès. En juillet 2023, le président burundais Évariste Ndayishimiye affirmait pourtant qu'"On ne peut pas vivre dans un pays où il n'y a pas de justice".

"Un homme de droit"

Après des études de droit, Jean Bigirimana a commencé le journalisme en 2010, à la radio privée Rema FM. Après la destruction de cette dernière lors de la répression qui a sévit à la suite d'une tentative de coup d'État contre l'ancien président Pierre Nkurunziza, il a, avec des confrères et des consœurs, entrepris d'ouvrir une radio au sein du groupe de presse déjà existant Iwacu, "pour briser le silence qui s'était installé après la destruction des médias", selon une ancienne collègue ayant souhaité conserver l'anonymat.

"Jean Bigirimana était un homme de droit. Il travaillait sur les dossiers judiciaires et aimait les sujets sur l'environnement, le changement climatique…, poursuit-elle. Il y a un avant et un après la disparition de Jean. Elle nous a imposé la prudence. Mais aussi à ne pas renoncer, vouloir se battre pour un journalisme professionnel sans compromis, en étant la voix des sans voix et en traitant des sujets qui fâchent."

L'épouse de Jean Bigirimana souhaite que l'histoire de son mari "ne soit jamais oubliée" : "Je veux que la vérité soit faite, que la justice soit rendue. Je veux que la société continue à en parler."

Iwacu et ses équipes régulièrement réprimés

Le média Iwacu, reconnu pour son professionnalisme, est régulièrement dans le viseur des autorités. En 2019, quatre reporters du journal ont été arrêtés dans le nord-ouest du pays alors qu'ils couvraient l'incursion d'un groupe armé burundais basé dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC) opposé au régime de l'ancien président Pierre Nkurunziza. Ils ont passé 430 jours en détention.

Le site Internet d'Iwacu a par ailleurs été bloqué dans le pays de 2017 à 2022. Il avait alors reçu le soutien de RSF, qui a créé plusieurs sites miroirs dans le cadre de son opération Collateral Freedom. Des violations qu'a recensées RSF dans son rapport Dans la peau d'un journaliste des Grands Lacs publié en mars dernier.

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Publié le 22.07.2026
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