03/12/2026 | News release | Distributed by Public on 03/12/2026 03:41
Le choc associé aux attentats du 13 novembre 2015 reste gravé dans la mémoire de nombre d'entre nous. C'est pour mieux comprendre comment ces mémoires se construisent et évoluent face à de tels événements traumatisants que le programme de recherche 13-Novembre a été mis en place il y a près de dix ans. Retour sur un projet innovant et prolifique.
Un article à retrouver dans le magazine de l'Inserm n°67
« C'est un programme hors norme, et une première mondiale sur bien des aspects », affirme l'historien Denis Peschanski de l'université Paris 1, coresponsable du programme de recherche 13-Novembre. Depuis 2016, ce vaste projet transdisciplinaire au long cours imaginé par Denis Peschanski et son collègue Francis Eustache, neuropsychologue de l'université de Caen Normandie, mobilise en effet près de 200 chercheuses et chercheurs d'une quinzaine de laboratoires. Mêlant histoire, neurosciences, droit, santé publique, sociologie, linguistique ou encore psychologie, ce programme de recherche a été conçu pour durer douze années. Et sans être terminé, il a déjà fait les preuves de son intérêt avec plus de 150 publications scientifiques, près de trente thèses doctorales défendues ou en cours, huit livres, sans compter les chapitres d'ouvrage… « Nous leur devons bien ça », ajoute Denis Peschanski. L'historien fait non seulement référence aux 132 victimes du 13 novembre 2015 mais aussi aux plusieurs centaines de blessés physiques et psychiques ainsi qu'à toutes les personnes qui ont été touchées, de près ou de loin, par ces attentats terroristes, les plus meurtriers jamais perpétrés en France.
Dans un premier temps, ce projet s'est attaché à préserver la mémoire et à donner une voix aux témoins de ces attentats à travers l'étude 1000. « Nous nous sommes inspirés du travail sur le 11 septembre 2001 du psychologue américain William Hirst, qui a envoyé un questionnaire à un millier d'Américains à quatre reprises pendant dix ans », explique Denis Peschanski. Dans le cadre du programme 13-Novembre, les témoignages de 934 volontaires, dont 40 % ont été directement exposés aux attentats, ont ainsi été filmés avant le premier anniversaire des attentats.
Cette opération a été répétée à deux reprises, en 2018 et en 2021, avec les mêmes questions posées aux mêmes personnes, et une dernière session est prévue en 2026. Au total, près de 2 700 témoignages ont déjà été recueillis, soit environ 4 500 heures d'enregistrement. Au-delà de leur dimension patrimoniale, ces captations audiovisuelles ouvrent la voie à de nombreux projets de recherche, en linguistique par exemple. « L'analyse statistique du vocabulaire des volontaires de l'étude 1000 révèle que ceux-ci n'utilisent pas le même registre en fonction de leur âge ou de leur genre », ajoute Denis Peschanski. Autre constat plus surprenant : les mots « guerre » et « peur » sont suremployés par les personnes les plus éloignées des lieux des attentats. À terme, ces enregistrements permettront aussi de suivre l'évolution des discours des participants et d'observer comment leur mémoire des événements change avec le temps.
Le deuxième grand volet du programme 13-Novembre s'attache à comprendre l'impact des attentats sur le cerveau des personnes touchées par un psychotraumatisme. « Ce type d'événement totalement inattendu vient bouleverser nos croyances, nos valeurs, notre façon de voir le monde et crée une immense détresse », précise Peggy Quinette, psychologue à l'université de Caen Normandie. Ce qui peut déclencher des troubles de stress post-traumatique ou TSPT, notamment caractérisés par des intrusions. « Ce sont des images, des sons ou encore des odeurs très chargés émotionnellement qui reviennent à la conscience de la personne. Des éléments de la scène traumatique sont vécus au présent et le trauma est réactivé sans arrêt », ajoute Francis Eustache.
Dans le cadre du programme 13-Novembre, l'enquête diligentée par Santé publique France a d'ailleurs montré que 54 % des personnes directement exposées lors des attentats présentent des TSPT huit mois après les faits. Pour déterminer l'effet de tels traumatismes sur le cerveau et son fonctionnement, l'étude Remember pilotée par le neuroscientifique Pierre Gagnepain du centre Cyceron à Caen utilise l'imagerie médicale, en particulier l'IRM. « 200 volontaires de l'étude 1000 ont été recrutés, dont 120 directement exposés aux attentats. Parmi ces derniers, la moitié présentaient un TSPT, précise Francis Eustache. Les premières données d'imagerie cérébrale montrent que les mécanismes cérébraux de contrôle impliqués dans l'inhibition des intrusions ne fonctionnent plus correctement chez les personnes qui souffrent de TSPT. Cela tient au fait que certains événements ne sont pas encodés dans la mémoire comme des souvenirs et qu'ils resurgissent sous forme d'éléments disparates et incontrôlés. De plus, nous avons observé chez ces personnes une diminution notable de la densité de neurones dans l'hippocampe, une structure cérébrale clé pour la mémorisation. »
Toutefois lors du deuxième temps de l'étude Remember réalisée en 2018 et en 2019, dix-neuf des personnes qui présentaient un TSPT sont devenues « rémittentes » : leurs intrusions ont disparu. « Ces derniers sont de nouveau capables de refouler des pensées et des images intrusives. Et les données d'imagerie montrent que leur perte neuronale dans l'hippocampe s'interrompt, la densité de substance grise reprend même l'ascendance. La plasticité de notre cerveau permet donc de récupérer la fonctionnalité des structures impliquées dans la mémoire », souligne Francis Eustache. Ces résultats positifs sont importants car « l'espoir aide à la guérison », rappelle Denis Peschanski.
D'ailleurs, ce programme de recherche peut aussi contribuer à une amélioration de la prise en charge de ces troubles psychologiques. En croisant les données issues des études 1000 et Remember, il est ainsi possible d'explorer le lien entre le discours et les TSPT à l'aide de l'intelligence artificielle. « L'idée est d'identifier des singularités dans le vocabulaire employé par les personnes traumatisées pour faire du langage un outil d'aide au diagnostic et de suivi en clinique psychiatrique », explique Denis Peschanski. Par ailleurs, un guide a été coconstruit avec des participants de l'étude Remember pour répondre aux questions que pourraient se poser des victimes de psychotraumatismes et leurs proches. « La santé mentale a beau être grande cause nationale 2025, les personnes traumatisées se posent beaucoup de questions et ne savent pas toujours vers qui se tourner. Un psychologue ? Un psychiatre ? Un thérapeute ? Quelles thérapies existent ? Sur quelles théories scientifiques sont-elles fondées ? S'appliquent-elles à mon cas ? », poursuit Peggy Quinette.
Aujourd'hui, bien qu'éprouvantes, ce sont les théories dites d'exposition qui sont recommandées pour traiter les TSPT les plus graves. « Il s'agit d'exposer de nouveau les personnes aux événements traumatisants dans un contexte sécurisé afin de baisser leur charge émotionnelle et de leur permettre de donner un sens à ce qui leur est arrivé », explique la psychologue. Et peut-être enfin considérer ces événements comme des souvenirs, certes douloureux mais appartenant au passé.
Denis Peschanski, Centre européen de sociologie et de science politique (UMR 8209/CNRS/Université Paris 1/EHESS) ; Francis Eustache, Peggy Quinette et Pierre Gagnepain, Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine (NIMH, unité 1077/EPHE/Université de Caen Normandie).
Auteur : S. P.
Culture scientifique
La mémoire permet d'enregistrer des informations issues d'expériences et d'événements divers, de les conserver…
Les troubles du stress post-traumatique (TSPT) sont des troubles psychiatriques qui surviennent après un…