RSF - Reporters sans frontières

06/04/2026 | Press release | Distributed by Public on 06/04/2026 13:43

Législatives arméniennes : l’essor du “pay-to-play” menace le droit à une information fiable

À l'approche des élections législatives du 7 juin, l'espace informationnel arménien est gagné par une industrialisation de l'influence politique en ligne. Reporters sans frontières (RSF) alerte sur l'essor de ce système dans lequel des acteurs politiques achètent de la visibilité médiatique et numérique, brouillant la frontière entre information, désinformation, publicité et propagande. L'analyse de RSF sur ces contenus, qui polluent l'accès à une information fiable, se concentre particulièrement sur la plateforme Facebook de Meta, principale source d'information politique dans le pays selon les enquêtes d'opinion.

"RSF s'inquiète de l'achat déguisé de couverture médiatique ainsi que de l'opacité des financements politiques numériques, et appelle Meta et les autorités arméniennes à mieux encadrer les contenus sponsorisés à caractère politique et ceux générés par intelligence artificielle (IA). Cette dynamique marque une rupture par rapport aux précédents cycles électoraux en Arménie. Quand l'accès à l'espace médiatique dépend de la capacité à payer, le pluralisme et le droit des citoyens à une information fiable sont directement menacés.

Jeanne Cavelier
Responsable du bureau Europe de l'Est et Asie centrale de RSF

En Arménie, l'influence et la désinformation s'achètent désormais à grande échelle. À la veille des élections législatives, des pages Facebook de recettes de cuisine, d'humour ou de divertissement, mais aussi des pages de médias d'information, relaient en quelques minutes des messages politiques identiques, tels des messages critiques du Premier ministre Nikol Pachinian, l'accusant, par exemple, de manquer de courage en fuyant la confrontation avec les citoyens, ou soutenant que sa politique a détérioré les relations avec Moscou et provoqué des difficultés commerciales. Ces contenus révèlent l'ampleur du système de "pay-to-play", un marché opaque de l'influence où visibilité politique et relais médiatiques s'achètent comme des espaces publicitaires.

Au-delà de sites d'actualité opaques fonctionnant surtout comme des plateformes d'amplification, tels que Newsarm.live, Fakt.am, Politico.am ou encore Pressmedia.am, le média d'opposition établi past.am participe lui aussi à ce système en faveur du parti Arménie forte. C'est ce que RSF a pu constater à partir d'avril, et surtout depuis mi-mai, à quelques semaines des législatives.

Des pages Facebook au service de l'amplification politique

Par exemple, le 23 mai dernier, une vague de publications coordonnées en faveur de ce parti conservateur, fondé par l'homme d'affaires russo-arménien Samvel Karapetyan, déferle sur Facebook. Entre 9 h 04 et 9 h 18, 49 pages Facebook diffusent presque simultanément une interview dans laquelle celui-ci nie être un envoyé du Kremlin, contrairement à ce qu'a révélé une enquête du média d'investigation russe en exil The Insider. Un peu plus tard, en l'espace de 12 minutes, 53 autres pages republient en bloc un article anti-gouvernemental intitulé "Une campagne électorale sous le signe de la répression". La mécanique se poursuit tout au long de la journée : à 14 h 32, neuf pages Facebook attaquent le gouvernement avec un message identique accusant les autorités d'avoir "fui leurs propres citoyens" ; à 14 h 55, dix autres comptes relaient simultanément une publication défendant les relations avec la Russie ; enfin, dans la soirée, une vidéo intitulée "Le changement arrive avec Samvel Karapetyan" est diffusée de manière synchronisée par au moins six pages en l'espace d'une minute.

"Des dizaines de pages ayant accumulé au fil des ans des centaines de milliers d'abonnés, grâce à des contenus de divertissement ou religieux, changent soudainement de ligne éditoriale pour promouvoir des acteurs politiques", explique la rédactrice en chef de la cellule de fact-checking du média indépendant CivilNet, Ani Grigoryan. Un procédé déjà observé par RSF dans une précédente enquête sur des réseaux d'influence chinois à Taïwan. Dans le cadre de ce dispositif, le site d'opposition past.am semble jouer un rôle de plateforme centrale de diffusion de ces contenus politiques qui sont ensuite relayés et amplifiés par d'autres pages.

RSF a sollicité le service de presse du parti Arménie forte afin de recueillir sa réaction aux éléments présentés dans cette analyse. À l'heure de la publication de ce communiqué, aucune réponse ne nous était parvenue.

Publicités cachées et vidéos IA : l'industrialisation de la manipulation

Ce modèle dépasse le seul camp de Samvel Karapetyan. "Le même réseau de pages a servi à promouvoir un ancien ministre de la Défense et d'autres acteurs politiques", ajoute la journaliste Ani Grigoryan. Le parti au pouvoir, Contrat civil, bénéficie lui aussi du soutien de réseaux de pages fortement suivies relayant des contenus hostiles à ses adversaires. Une récente enquête de CivilNet a notamment établi des liens entre deux pages Facebook anonymes, liées au site MediaNews, diffusant des attaques contre l'opposition et l'entourage du chef adjoint du cabinet du Premier ministre.

Cette mécanique de diffusion synchronisée s'accompagne d'investissements massifs dans la publicité politique en ligne. Selon les données de la bibliothèque publicitaire de Meta, près de 480 000 dollars (soit environ 412 000 euros) ont été dépensés en publicités politiques sur Facebook en Arménie entre février et mai 2026 - un niveau inédit dans le pays. À lui seul, le parti Arménie forte a investi près de 291 000 dollars (soit près de 250 000 euros). Ces chiffres ne reflètent qu'une partie du phénomène : des pages liées à des forces politiques diffusent des publicités politiques avec l'indication de Meta selon laquelle elles avaient été diffusées sans mention officielle du financeur, en violation des règles de transparence de la plateforme. C'est le cas de plusieurs pages affiliées au parti de Samvel Karapetyan, notamment "Strong Armenia Artik" ou "Strong Armenia Charentsavan".

À cette captation économique de l'espace médiatique s'ajoute une sophistication croissante des méthodes de manipulation. CivilNetCheck a ainsi révélé qu'au moins 12 pages Facebook diffusaient des vidéos générées par intelligence artificielle montrant de prétendus citoyens interrogés dans la rue et critiquant le parti au pouvoir et les principales forces d'opposition, excepté Arménie forte. "Les vidéos paraissaient si réalistes que de nombreux utilisateurs ont engagé, dans les commentaires, de véritables débats politiques, sans sembler se rendre compte que les personnes apparaissant dans les vidéos avaient été générées par intelligence artificielle", affirme Ani Grigoryan.

Cette vulnérabilité du débat public arménien s'inscrit dans un contexte régional plus large de guerre informationnelle. Une récente enquête publiée par le média indépendant suédois Blankspot a révélé l'existence d'un document confidentiel détaillant les stratégies russes visant à influencer les élections arméniennes, notamment à travers la diffusion de récits prorusses et l'exploitation des fragilités du paysage médiatique local, à l'image des ingérences documentées lors des dernières élections en Moldavie.

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Publié le 04.06.2026

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