02/25/2026 | News release | Distributed by Public on 02/26/2026 12:41
25 février, 2026Cinq ans après le coup d'État militaire, le Myanmar représente bien plus qu'une « destination d'approvisionnement à haut risque ». Il s'est transformé en une économie de guerre. Dans cette tribune commune, Khaing Zar, dirigeante syndicale en exil, et Atle Høie, Secrétaire général d'IndustriALL, expliquent pourquoi une sortie responsable s'impose désormais comme la seule option éthique possible.
Cinq ans après le coup d'État militaire, le Myanmar n'est plus une « destination d'approvisionnement à haut risque » mais une économie de guerre.
Le secteur de l'habillement demeure l'une des principales sources de devises fortes de la junte. La Banque mondiale a fait état de 5,5 milliards de dollars d'exportations de vêtements en 2022. Ce chiffre est resté supérieur à 5 milliards de dollars en 2023 avant de chuter à 4,46 milliards de dollars en 2024. Cette même année, l'Europe a importé, à elle seule, pour environ 2,8 milliards d'euros de produits textiles et d'habillement en provenance du Myanmar, dont une grande partie en franchise de droits dans le cadre du programme « Tout sauf les armes » (TSA) de l'UE.
Ces statistiques commerciales ne sont pas neutres. Elles reflètent des entrées massives de devises étrangères dans un système financier placé sous contrôle étroit des autorités militaires.
Les médias d'État mentionnent des allocations répétées de devises étrangères par la Banque centrale du Myanmar (CBM) à des importations prioritaires telles que le carburant et l'huile alimentaire. Le 2 septembre 2024, la CBM a donné instruction afin que des devises étrangères provenant du commerce, des exportations de vêtements de la marque CMP et des ventes de ressources naturelles puissent être affectées, jusqu'à 75 %, aux importations de carburant et d'huile de palme. Comme l'économiste Sean Turnell l'a détaillé dans son rapport The Military, Money, and Myanmar: Breaking the Nexus (L'armée, l'argent et le Myanmar : briser le réseau financier), les mesures prises après le coup d'État ont centralisé le contrôle des devises étrangères par le biais de conversions forcées, de taux de change multiples, de restrictions sur les paiements vers l'étranger et d'un contrôle strict des négociants en devises. Les recettes d'exportation, y compris celles provenant des vêtements, ne circulent pas librement dans un tel système. Elles sont captées et redirigées.
Elles contribuent à soutenir les priorités du régime.
L'armée poursuit ses bombardements aériens, ses recrutements forcés, ses détentions arbitraires et la destruction systématique des communautés civiles. Les importations de pétrole et de carburant à double usage sont indispensables à ces opérations. Lorsque les devises étrangères sont contrôlées de manière centralisée, elles deviennent un élément du mécanisme de répression.
La communauté internationale a pris conscience de cette crise.
Le Bureau de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) du Trésor américain a imposé des sanctions en vertu du décret 14014 visant les dirigeants militaires et les entreprises liées à l'armée. Le Bureau britannique de mise en œuvre des sanctions financières (OFSI) et l'Union européenne ont adopté des mesures restrictives parallèles. Ces sanctions interdisent de mettre des fonds ou des ressources économiques à la disposition des acteurs désignés. Elles visent à empêcher que le soutien financier ne permette de soutenir la junte.
Toutefois, les sanctions ne peuvent atteindre leur objectif si l'activité commerciale, au sens large, continue de générer des devises étrangères qui entrent dans ce même système sous contrôle. Dès lors que les devises sont saisies et réaffectées par les autorités militaires, la poursuite de l'approvisionnement risque de compromettre les objectifs de la politique de sanctions.
En juin 2025, l'Organisation internationale du travail (OIT) a invoqué l'article 33 de sa Constitution, une mesure extraordinaire utilisée uniquement en cas de violations graves et persistantes. L'OIT a appelé les États membres à revoir leurs relations avec le Myanmar et à veiller à ne pas contribuer, directement ou indirectement, aux violations en cours.
Cette analyse doit s'étendre aux préférences commerciales.
Le Myanmar continue de bénéficier du régime TSA de l'UE, qui accorde un accès au marché en franchise de droits à condition que les conventions fondamentales en matière de droits de l'homme et de travail soient respectées. Ces conditions ne sont manifestement pas remplies. La liberté syndicale a été démantelée. Les syndicats indépendants ont été interdits. Les dirigeants syndicaux sont victimes d'arrestations et de persécutions. Le maintien du régime TSA dans ces circonstances envoie un signal dangereux : les violations systématiques n'ont pas de conséquences économiques significatives.
L'UE doit immédiatement suspendre les préférences TSA accordées au Myanmar. Il ne s'agit pas d'une mesure contre les travailleurs et travailleuses, mais contre un régime qui s'approprie des revenus commerciaux. L'accès privilégié ne doit pas être autorisé s'il vient en soutien d'un système qui bafoue systématiquement les droits du travail.
Certaines enseignes affirment que le renforcement de la diligence raisonnable en matière de droits humains (DRDH) leur permet de rester engagées de manière responsable. Or celle-ci exige que les travailleurs et travailleuses puissent s'exprimer librement et se syndicaliser de manière indépendante. Il n'existe aucune trace de ces pré-requis. Les mécanismes de surveillance ne peuvent se substituer à la liberté syndicale. En l'absence de véritables possibilités d'atténuation, le maintien de l'approvisionnement devient de plus en plus indéfendable.
Lorsque l'atténuation s'avère impossible, le désengagement devient nécessaire en vertu des Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'Homme et des Principes directeurs de l'OCDE à l'intention des entreprises multinationales.
On ne parle pas d'un retrait brutal sans garanties mais d'un retrait responsable.
Celui-ci nécessite un préavis, des garanties salariales, des indemnités de licenciement et des fonds d'indemnisation. Il requiert la consultation des représentants légitimes des travailleurs et travailleuses, y compris celles et ceux en exil. Il exige des garanties pour empêcher le transfert des usines ou des contrats à des conglomérats liés à l'armée.
Retrait responsable ne signifie pas abandon mais refus de rester financièrement impliqué dans la répression.
Les travailleurs et travailleuses du Myanmar ont déjà payé un lourd tribut pour avoir résisté au régime militaire. Beaucoup ont rejoint le mouvement de désobéissance civile. Bon nombre ont été licenciés, déplacés ou contraints de se cacher. Ils ne réclament pas d'audits cosmétiques. Ils attendent des acteurs internationaux qu'ils alignent leurs décisions économiques sur leurs engagements déclarés en matière de droits humains.
Dans une économie de guerre, la neutralité est illusoire.
Les politiques commerciales, d'approvisionnement et de sanctions doivent être mises en cohérence avec la réalité. Continuer à mener des affaires comme si de rien n'était alors que la répression s'intensifie ne traduit pas un choix neutre. Il comporte des responsabilités.
La crédibilité des engagements mondiaux en matière de droits du travail et de droits humains repose désormais sur la volonté des gouvernements et des enseignes d'agir ou non en conséquence.