RSF - Reporters sans frontières

01/15/2026 | Press release | Distributed by Public on 01/15/2026 09:24

Un an de Donald Trump : la mise en place d’une stratégie de “muskification” de la tech américaine

L'acte I du second mandat de Donald Trump consacre les fondations d'une alliance entre la Maison-Blanche et les géants de la tech. Cette synergie idéologique et financière, mâtinée de pressions politiques et de défense acharnée des intérêts de la Silicon Valley, trouve sa matrice théorique dans la refonte brutale de Twitter par Elon Musk. Reporters sans frontières (RSF) s'alarme d'un risque de "muskification" de l'espace numérique : une alliance assumée qui, en s'attaquant à la régulation du numérique, menace directement l'intégrité de l'information.

12 janvier 2026. Sur son réseau Truth Social, Donald Trump félicite chaleureusement Mark Zuckerberg, le patron du groupe Meta. L'objet de cette effusion ? La nomination de Dina Powell McCormick, ancienne conseillère du président lors de son premier mandat, à la tête de Meta. Ce recrutement stratégique, précédé de quelques jours par celui d'un ex-lieutenant d'Elon Musk comme lobbyiste, est l'un des nombreux indicateurs des rapprochements opérés entre de grandes entreprises du numérique et la Maison-Blanche.

Des dons massifs des entreprises de la tech lors de l'investiture de Donald Trump, au dîner stratégique de septembre sur l'intelligence artificielle (IA) réunissant les grandes entreprises de la tech du pays, glorifié par la Maison-Blanche comme un événement scellant une union entre celles-ci et le président pour assurer "la domination américaine sur l'IA", en passant par la défense virulente de la plateforme X face aux amendes infligées par la Commission européenne : la première année du deuxième mandat Trump fourmille d'épisodes dessinant les contours d'un pacte entre la présidence et des entreprises comme Meta. Son ciment ? Une guerre ouverte contre Bruxelles et une lecture radicale du premier amendement. Impossible de ne pas voir, dans ce mouvement, l'héritage philosophique d'Elon Musk qui a transformé Twitter, devenu X, en une place forte de la haine des journalisteset un vivier de désinformation.

Le propriétaire de X avait en effet fait de l'opposition à la régulation européenne, de la défense du free speechet de l'innovation les piliers de sa stratégie pour le réseau social. Cette doctrine est aujourd'hui aussi celle de l'administration américaine, qui n'hésite pas à sanctionner d'anciens responsables européens comme Thierry Breton pour leur travail sur la régulation européenne du numérique - tel le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Actou DSA). Une politique qui sert les intérêts économiques des plateformes et menace gravement l'intégrité de l'information.

"La convergence des intérêts entre les grandes entreprises numériques et le président est flagrante : un modèle économique fondé sur la viralité et l'équivalence de tous les contenus s'accorde parfaitement avec l'interprétation trumpienne du premier amendement. Une vision qui, loin des textes constitutionnels, oppose artificiellement liberté de la presse et liberté d'expression. Cette transformation passe par un jeu, plus subtil qu'il n'y paraît, à la fois de mise sous pression par des institutions américaines et de défense des intérêts économiques de la Silicon Valley, notamment en tentant d'empêcher l'Union européenne d'appliquer la régulation européenne sur les services numériques, connue sous le nom de DSA."

Vincent Berthier
Responsable du bureau technologies et journalisme de RSF

L'extraterritorialité du premier amendement contre la régulation

Le 26 février 2025, alors que Donald Trump menaçait l'Europe d'une guerre commerciale, les plateformes ont subi une double mise sous pression. La première est venue de Brendan Carr. Le patron de l'autorité de régulation des télécoms (FCC), devenu l'un des principaux pourfendeurs des médias aux États-Unis,a adressé un courier aux dix principales entreprises du numérique américaines, dont X et Meta qu'il salue pour leurs efforts visant à contrer les lois qui, selon lui, "réduisent au silence"les citoyens américains - tel le DSA, accusé de violer le premier amendement de la Constitution américaine. Mais le courrier se veut plus général. Afin de pouvoir "soutenir les efforts"des plateformes américaines pour "restaurer et préserver la liberté d'expression", il leur demande comment elles comptent concilier les exigences du DSA avec la "tradition américaine de liberté d'expression", dessinant clairement une opposition l'un et l'autre, et dépassant nettement du cadre du mandat de l'institution qu'il dirige. Dans le même temps, aucune trace connue de déclaration de Brendan Carr face à la hausse de la désinformation sur X, plateforme chère au camp conservateur, d'où Elon Musk multiplie les attaques contre les journalistes et médias.

Le même jour, la commission judiciaire de la Chambre des représentants, menée par l'élu républicain Jim Jordan, a adressé une assignation à huit géants du secteur, dont Alphabet, Meta et X, leur ordonnant de transmettre l'ensemble de leurs communications internes liées aux demandes de gouvernements étrangers, ainsi que les communications émises par ces derniers. Sous couvert de traquer une prétendue "censure étrangère", Washington cible explicitement des législations démocratiques, comme celles de l'Union européenne ou du Royaume-Uni, présentées comme des outils illégitimes aux mains de "régulateurs non élus".

Une mise sous pression payante

La réponse d'Alphabet, maison-mère de Google et YouTube, a été affichée comme un trophée sur le site de la commission. Dans une lettre datée du 23 septembre 2025, le groupe rappelle surtout que YouTube ne travaille pas et n'a pas l'intention de travailler avec des fact-checkers, ainsi qu'il l'a fait en Europela même année. Il ouvre la voie à la réintégrationde créateurs de contenus bannis pour désinformation sur des sujets sensibles comme les élections ou la COVID-19. L'attaque se déplace ensuite sur le terrain géopolitique puisque l'entreprise qualifie le DSA de "risque"pour l'innovation et la liberté d'expression à l'échelle mondiale.


Community Notes et free speech vs fact checking

Tous les signes de bonne volonté n'ont pas pris la forme d'une réponse formelle adressée à la commission judiciaire de la Chambre des représentants. En avril 2025, Meta a mis fin, comme promis par Mark Zuckerberg le 7 janvier dans une vidéo aux relents de vassalisation du groupe à Donald Trump, aux partenariats avec dix organisations de fact-checkersaux États-Unis Cet outil de lutte contre la désinformation a été remplacé par les "notes de la communauté" ("Community Notes"), un système de modération participatif reposant sur les contributions des utilisateurs de Facebook, directement copié de celui déployé sur… X, dont il partage d'ailleurs une partie du code informatique - ce dernier étant accessible publiquement. Cantonné aux États-Unis pour l'instant, ce dispositif pourrait être déployé dans d'autres pays du monde, d'après une communication officielle de son conseil de surveillancede novembre 2025, organisme responsable d'étudier les décisions de modération de Meta sur ses plateformes.

Même TikTok, dans le viseur des autorités, expérimentait depuis juillet des "notes de bas de page", une fonctionnalité similaire aux "notes de la communauté"...aux États-Unis seulement. Un signal politique qui n'a toutefois pas empêché la plateforme chinoise d'être dépecée quelques semaines plus tard et de céder une partie de ses activités à une structure américaine pilotée par des très proches du président Trump.

D'autres plateformes ont fait évoluer leurs politiques. YouTube aurait par exemple intimé à ses modérateurs de privilégier la "liberté d'expression" dans l'exercice de leurs fonctions, quitte à tolérer davantage de contenus litigieux, selon des révélations du New-York Timesde juin 2025. Difficile, là encore, de ne pas y voir l'ombre portée d'Elon Musk, qui avait fait de la restauration de "la liberté d'expression", comprise dans un sens trumpien, un cri de ralliement de ses partisans lors de son rachat de Twitter.

Publié le15.01.2026
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