04/07/2026 | Press release | Distributed by Public on 04/07/2026 10:32
La censure numérique fait partie de l'arsenal déployé contre les journalistes turcs en exil. Cinq d'entre eux, dont quatre déjà menacés de prison dans le cadre d'une répression judiciaire qui dure depuis parfois plus de dix ans, en sont victimes, notamment par le blocage de leurs comptes de réseaux sociaux. Reporters sans frontières (RSF) exhorte les autorités turques à mettre fin à cette politique d'asphyxie ciblant les professionnels de l'information déjà contraints à l'exil.
Si RSF avait déjà constaté la mise en place par le gouvernement Erdogan d'un système d'intimidation multiforme des journalistes dépassant les frontières, l'année 2025 a été marquée par une censure numérique visant plusieurs professionnels des médias en exil devenus les bêtes noires du pouvoir turc : le fondateur du site d'information Özgürüz, Can Dündar, le journaliste indépendant Metin Cihan, la correspondante du site d'information Al Monitor Amberin Zaman, le journaliste YouTubeur et commentateur d'Özgürüz Erk Acareret le journaliste écrivain Hayko Bagdat. Leurs torts ? Des révélations sur des poids lourds transportant, il y a dix ans, des munitions à des groupes djihadistes de la Syrie, sous le contrôle des renseignements turcs ; la divulgation de la poursuite des échanges commerciaux maritimes avec Israël, malgré la guerre à Gaza ; ou encore des articles et partages de publications sur les réseaux sociaux critiquant la gestion politique et économique du président Erdogan.
"Alors qu'ils tentent déjà de résister contre la répression judiciaire menée en Turquie, les journalistes exilés ont été confrontés l'an dernier à une politique de censure visant notamment leurs comptes sur les réseaux sociaux dans le pays. Le chef d'accusation d'atteinte à la sécurité nationale, motif dont l'instrumentalisation est déjà monnaie courante dans le pays, est de plus en plus utilisé pour étouffer l'information en ligne émanant des journalistes en exil. Nous exhortons les autorités turques à mettre fin à cet acharnement visant à les discréditer et les exclure du terrain de l'information sur la toile, et privant la population de Turquie de son droit à l'information.
L'acharnement contre Can Dündar par tous les moyens
L'acharnementinfligé depuis plusieurs années à l'ancien rédacteur en chef du quotidien Cumhuriyet("République") Can Dündar illustre concrètement les multiples moyens employés par le pouvoir turc pour tenter de faire taire les journalistes. Incarcéré fin 2015, après la publication d'un article intitulé "Voici les armes dont Erdogan nie l'existence", il a été condamné en première instance à cinq ans et dix mois de prison pour "divulgation de secrets d'État", en mai 2016, avec son collègue Erdem Gül. Après avoir été la cible d'une attaque armée devant le palais de justice d'Istanbul, il se résout à l'exil en Allemagne - où il fonde le site d'information en langue turque Özgürüz("Nous sommes Libres"). Can Dündar est finalement condamné par contumace fin 2020 à 27 ans et 6 mois de prison pour "obtention d'informations relatives à l'État, à but d'espionnage politique ou militaire", et "soutien à l'organisation illégale de Fethullah Gülen", présenté comme le responsable du putsch avorté contre Recep Tayyip Erdogan en juillet 2016.
Après ce calvaire judiciaire et l'exil forcé, la répression ne s'arrête pas contre ce journaliste renommé, lauréat du prix RSF de la liberté de la presse 2015. Tous ses moyens d'expression numériques sont visés par la censure. Le 23 octobre 2024, son compte X, suivi par plus de 5,5 millions d'abonnés, est censuré par des juges turcs. Il a aujourd'hui dû saisir la Cour constitutionnelle turque. Interrogé par par RSF, Can Dündar déplore cette stratégie de musellement qui a des effets à long terme : "Le pouvoir ordonne et la justice exécute… Sans surprise, nos recours devant la juridiction turque ont successivement essuyé des refus. Maintenant il faudra attendre des années pour que la Cour constitutionnelle rende sa décision. Et peut-être des années encore pour le verdict de la Cour européenne des droits de l'homme."
Son compte YouTube a été à son tour la cible de la censure en Turquie le 5 septembre 2025, après qu'il a dénoncé "un putsch judiciaire visant le principal parti d'opposition", en l'occurrence le Parti républicain du peuple (CHP), et a déclaré que la seule solution restante était "la rue". Cependant, il poursuit, non sans peine, sa mission d'information sur son site Özgürüz, qui a été régulièrement visé par des tentatives de censure depuis son lancement.
Les comptes X des journalistes dans le viseur de la censure
Le cas du compte X de Can Dündar n'est pas une exception, il faisait partie d'une liste de 178 comptes censurés en Turquie au motif qu'ils représenteraient une "menace à la sécurité nationale et à l'ordre public", dont celui de la correspondante pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord du site d'information Al Monitor, Amberin Zaman, experte de la question kurde. Rebelote le 25 mars 2025, c'est cette fois la Haute Instance des télécommunications (BTK), basée à Ankara, qui a censuré, pour le même motif, les comptes X des journalistes exilés en Allemagne Metin Cihan, Hayko Bagdat et Erk Acarer. Si la plateforme X a déclaré avoir été contrainte d'appliquer cette décision, validée ultérieurement par un juge d'Istanbul, elle a précisé avoir saisi la Cour constitutionnelle turque pour faire valoir le droit à l'information.
Comme Can Dündar, ces trois journalistes sont, eux aussi, déjà inquiétés en Turquie depuis des années, par de nombreuses poursuites judiciaires. Ainsi, en raison d'un article publié le 28 novembre 2023 sur X, intitulé "Alors qu'Israël bombardait Gaza, le navire de Burak Erdogan, le fils du président, effectuait des livraisons depuis Israël", Metin Cihan est jugé par contumace devant le tribunal correctionnel d'Istanbul pour "insulte et diffamation" et risque une peine de huit ans de prison - la prochaine audience aura lieu le 15 septembre prochain. En raison de ces pressions, Metin Cihan a été contraint de suspendre sa carrière, mais il insiste sur le caractère provisoire : "Il ne s'agit strictement pas d'abandonner ma profession", a-t-il affirmé à RSF.