Les cabinets d'avocats, parce qu'ils manipulent quotidiennement des données particulièrement sensibles, personnelles ou non (stratégies contentieuses, informations financières, secrets d'affaires ou encore données et correspondances couvertes par le secret professionnel, figurent parmi les cibles privilégiées des cyberattaquants.
A cet égard, un rapport de l'Agence nationale de la sécurité de systèmes d'information (ANSSI) dressait dès 2023 l'«
état de la menace informatique contre les cabinets d'avocats » en identifiant trois grandes catégories de menaces visant la profession :
-
les attaques à finalité lucrative,
-
les opérations d'espionnage,
-
les actions de déstabilisation ou d'influence.
Au-delà des mesures préconisées par l'autorité nationale en matière de cybersécurité pour maîtriser et atténuer ces risques, il apparaît essentiel de passer en revue les principales formes d'attaque auxquelles les avocats sont confrontés et d'adopter les réflexes permettant de s'en prémunir.
Dans de nombreux cas, l'erreur humaine et le facteur (« menace de l'initié ») sont les principales causes de violations de données. La sensibilisation de chacun constitue l'un des premiers remparts face aux cybermenaces.
1) Le « phishing » : la porte d'entrée privilégiée des cyberattaquants
Le phishing (ou hameçonnage) demeure certainement l'une des pratiques frauduleuses les plus répandue en raison de sa facilité de mise en œuvre et sa capacité à être déployée à grande échelle. Elle consiste pour les attaquants à induire en erreur les cabinets généralement en usurpant l'identité d'un client, d'une juridiction, d'une CARPA, d'un fournisseur informatique, d'un barreau ou encore du CNB afin d'inciter l'avocat et ses personnels et collaborateurs éventuels à communiquer des informations sensibles (souvent des identifiants de connexion) ou à effectuer une action (cliquer sur un lien, ouvrir une pièce jointe, installer un logiciel...), souvent sous couvert d'urgence :
-
via un faux site Internet reproduisant l'apparence d'un site légitime,
-
via un faux lien ou une fausse pièce jointe intégrée à un courriel ou, un site Internet, généralement compromis(e),
-
via un faux courriel, dont l'identité de l'expéditeur a été usurpée, demandant au destinataire d'effectuer une action, comme cliquer sur un lien frauduleux ou verser une somme d'argent en urgence sur un compte bancaire (escroquerie aux faux ordres de virement international [FOVI], appelée également « arnaque / fraude au Président »)
-
via un faux appel téléphonique au cours duquel l'attaquant tente d'obtenir des informations confidentielles ou de convaincre son interlocuteur d'effectuer un paiement.
Afin de se prémunir de ce type d'attaque, toujours plus sophistiquée notamment par le recours aujourd'hui des hackers à l'intelligence artificielle générative, plusieurs vérifications doivent devenir des réflexes :
-
Contrôler l'adresse électronique de l'expéditeur ;le plus souvent, un courriel de phishing est envoyé depuis une adresse utilisant un nom de domaine inconnu, fantaisiste, étranger et/ou imitant un nom de domaine valide. A titre d'exemple, de récents courriels frauduleux ont été adressés à des avocats en usurpant l'identité du CNB :
-
via une adresse de type « [email protected]@autrenomdedomaine.com »,
-
via une adresse présentant un nom de domaine polonais
Nota : le nom affiché de l'expéditeur accolé à l'adresse de messagerie doit lui aussi être analysé avec attention. Il peut être incohérent et être en décalage avec l'adresse mail et/ou l'objet et le contenu du message (exemple : un expéditeur estampillé « CNBF » pour un courriel émanant prétendument du CNB).
-
Contrôler les liens et boutons présents éventuellement dans un courriel, qui visent souvent à inciter le destinataire à cliquer. Avant toute action, il est recommandé de positionner simplement le curseur de la souris sur le lien afin de visualiser l'adresse réelle de destination (URL), généralement affichées en bas de l'écran ou dans une fenêtre contextuelle. Si l'adresse affichée ne correspond pas au site annoncé par le message ou renvoie vers un nom de domaine suspect, il est fortement probable qu'il s'agisse d'une tentative d'hameçonnage.
Nota : cette vérification s'applique également pour toute URL d'un site internet, surtout si ce dernier vous invite à vous authentifier et à renseigner vos identifiants de connexion.
-
Contrôler une pièce jointe éventuellement attachée à un mail, en particulier si l'expéditeur est inhabituel ou inconnu, lorsque le message comporte une pièce jointe de manière brute sans texte d'accompagnement ou lorsque le contenu du message et/ou nom du fichier est en langue étrangère ou hors de propos, etc. En cas de doute, il est recommandé de ne pas ouvrir la pièce jointe et si nécessaire de la faire préalablement analyser pas un antivirus à jour.
2) Le « ransomware » : la paralysation du cabinet
Le ransomware (ou rançongiciel) constitue l'une des menaces les plus graves et les plus redoutées par les cabinets. Elle peut entraîner une paralysie de leur activité pour une durée indéterminée et une perte financière sèche due à l'impossibilité (du moins à la grande difficulté) de poursuivre ses missions.
Cette menace consiste pour les attaquants à s'introduire dans le système d'information d'une entreprise afin de chiffrer ses fichiers, ses données, bloquer l'accès aux dossiers et dans certains cas, à tout ou partie du poste de travail ;le déblocage de ces éléments et la restauration des accès, « promis » par les cyberattaquants, ne pourraient être possibles que contre le paiement d'une somme d'argent (la « rançon ») à ces derniers.
Les conséquences d'une telle attaque seraient particulièrement graves pour le cabinet :
-
interruption souvent totale de l'activité et indisponibilité des fichiers et dossiers,
-
impossibilité de respecter les échéances procédurales,
-
atteinte à la réputation du cabinet,
-
coût financier élevé de la future remise en état du système.
Naturellement, face à la perte financière quotidienne du cabinet pouvant dépasser mathématiquement au bout d'un certain nombre de jours/semaines/mois le montant même de la rançon, il est compréhensible que les victimes soient tentées de régler (si elles le peuvent) la somme demandée. Toutefois, comme le rappelle l'ANSSI dans son rapport précité, le paiement d'une rançon ne garantit ni la récupération des données ni leur confidentialité. En effet :
-
suite au paiement, les pirates informatiques peuvent de nouveau exiger un nouveau versement après le paiement initial, sans aucune garantie de restitution,
-
dans l'hypothèse, où les attaquants fournissent la clé de déchiffrement, il n'est pas exclu que les données du cabinet aient été diffusées et vendues en parallèle afin de maximiser leurs gains.
Afin de se prémunir de ce type d'attaque et en limiter les conséquences, il est essentiel de mettre en œuvre le maximum de mesures de sécurité techniques et organisationnelles, recommandées par l'ANSSI ainsi que celles présentes dans le «
guide de la sécurité des données personnelles » de la Commission nationale de l'Informatique et des Libertés (CNIL), et parmi elles :
-
les sauvegardes régulières du système d'information ou des fichiers et dossiers du cabinet, dont une sauvegarde « hors ligne » afin qu'elle ne puisse être compromise lors d'une attaque et qui permettra de restaurer une part substantielle voire la totalité des données du cabinet avant l'installation du rançongiciel (nota : les sauvegardes effectuées devraient aussi être testées, idéalement tous les 3 mois, pour vérifier qu'elles soient effectivement restaurables le moment venu en cas de besoin),
-
les mises à jour régulières des logiciels et systèmes d'exploitation,
-
la mise en place systématique de l'authentification multifacteur (MFA) sur les logiciels utilisés par le cabinet, avec l'utilisation de comptes nominatifs,
-
l'utilisation d'antivirus et de pares-feux sur l'ensemble des terminaux et serveurs utilisés,
-
la limitation des droits administrateurs aux seules personnes qui en ont réellement besoin,
-
la possibilité de solliciter les prestataires éventuellement utilisés, idéalement 24h/24 et 7j/7.
3) La fraude au changement de RIB et aux virements CARPA
Cette fraude, bien connue au sein de la profession et particulièrement redoutée, consiste pour les attaquants à compromettre une messagerie électronique ou intercepter des échanges par mail aux fins de d'identification d'une transaction imminente. ils usurpent l'identité de l'expéditeur et demandent la modification des coordonnées bancaires communiquées par un client, à une CARPA ou à un partenaire, en substituant pour finir leur propre RIB afin de détourner les fonds (fraude de type « FOVI » précitée). En l'occurrence, la plupart des victimes de fraudes sont des avocats qui ne disposent pas d'une adresse électronique attachée à un nom de domaine professionnel.
Ces fraudes peuvent concerner :
-
les règlements de clients,
-
les opérations immobilières,
-
les transactions commerciales,
-
les versements transitant par une CARPA.
Afin de se prémunir de ce type d'attaque, il convient :
-
de vérifier systématiquement tout changement de RIB par un second canal (appel téléphonique, visioconférence, rendez-vous physique),
-
de ne jamais se fier à un simple courriel pour valider une modification bancaire,
-
de vérifier les codes BIC et banque, notamment ceux de la CARPA,
-
d'utiliser une adresse professionnelle sécurisée pour vos échanges sensibles,
-
d'utiliser des liens « e-Partage » (outil proposé par le CNB) pour la transmission des RIB,
-
de sensibiliser l'ensemble des collaborateurs et du personnel administratif.
De manière générale, quelle que soit l'attaque dont vous seriez victime et qui aurait malheureusement « réussi », il est conseillé d'immédiatement :
-
modifier sans délai les mots de passe et code d'authentification (hors cas d'impossibilité technique),
-
conserver l'ensemble des éléments de preuves disponibles (screenshots, impressions),
-
alerter toute personne susceptible d'avoir été également victime,
-
déposer plainte, notamment suivant les cas pour atteinte à un système de traitement automatisé de données (articles 323-1 et suivants du Code pénal), escroquerie (articles 313-1 et suivants), atteinte au secret des correspondances (article 226-15), etc.
Enfin, et parce qu'il est impossible malgré toutes les mesures de sécurité mises en place d'annihiler complètement les risques, il est recommandé de souscrire en amont à une « police d'assurance cyber » et espérer ainsi être indemnisé en cas d'attaque informatique.
L'indemnisation ne serait possible que si l'avocat répond à plusieurs conditions :
-
une plainte devra être déposée au maximum 72 heures après la connaissance de l'atteinte due à l'incident de sécurité (nota : ce délai est identique à celui de la notification de violation de données personnelles en cas de risque pour les droits et libertés des personnes concernées conformément à l'article 33 du Règlement général sur la protection des données),
-
l'avocat préalablement assuré devra prouver avoir été victime d'une atteinte à un système de traitement automatisé de données et avoir subi des pertes et des dommages du fait de cette atteinte.
Attention : la possibilité pour un avocat d'être assuré contre les risques cyber est fortement conditionnée aux preuves que le responsable de traitement pourra fournir en termes de conformité au RGPD, et notamment par la mise en place en interne de procédures et mesures de sécurité préalables (voir à ce sujet le guide «
Les avocats et le RGPD » édité par le Conseil national des barreaux).