Ministry of Europe and Foreign Affairs of the French Republic

03/10/2026 | Press release | Distributed by Public on 03/11/2026 05:52

Entretien de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, avec « France 2 » (10 mars 2026)

Q - Bonsoir Jean-Noël Barrot.

R - Bonsoir Caroline.

Q - Merci d'avoir accepté cette invitation. Je rappelle que vous êtes ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Avec vous ce soir, on va prendre le temps pour tenter de comprendre les conséquences de cette guerre, à mes côtés ce soir, Pierre Haski, bonsoir. Vous êtes journaliste et chroniqueur géopolitique à France Inter, auteur de La fin d'un monde - Comprendre notre époque, c'est le sujet, aux éditions Stock. À vos côtés, Mariam Pirzadeh, vous êtes rédactrice en chef à France 24, vous êtes franco-iranienne. Vous allez passer la soirée tous les deux à mes côtés.

Première question, j'allais dire assez simple pour commencer ce soir, Monsieur le Ministre. On a entendu le Président dire : « La France ne pleure pas la chute d'un bourreau », après l'élimination de Khamenei. Donc ça veut dire qu'elle soutient la démarche d'Israël et des États-Unis. On est pour ou on est contre cette guerre ?

R - Non, puisque vous avez en quelque sorte coupé la phrase en deux. Elle commençait par dire que cette guerre a commencé par des frappes israéliennes et américaines que nous ne pouvions approuver parce qu'elles se faisaient sans but précisément défini, et surtout, en-dehors du droit international.

Q - Donc nous la condamnons.

R - Donc non, cette guerre, nous ne l'avons pas approuvée et nous n'y avons pas participé. Nous ne l'approuvons pas et nous n'y participons pas.

Q - D'accord, nous ne l'approuvons pas et nous n'y participons pas. Donald Trump a assuré que la guerre était quasiment finie. Est-ce que vous attendez un désengagement rapide ? Est-ce que vous l'espérez, le désengagement américain, ou est-ce que vous le redoutez ?

R - Ce que je souhaite, en tout cas, c'est que nous puissions avancer au plus vite vers une désescalade, puisque l'escalade militaire dans la région emporte avec elle, on le voit, des risques qui sont majeurs pour nos intérêts, pour la sécurité de nos ressortissants sur place, mais aussi pour nos partenaires, et puis pour l'économie mondiale, avec la flambée des prix du diesel ou de l'essence.
Et pour ça, il me semble que la première des choses, c'est que la République islamique d'Iran puisse se résoudre à un changement radical de posture et à des concessions majeures pour que puisse émerger une solution durable, qui permette à la fois à l'Iran, à ce grand pays du Moyen-Orient, d'avoir une coexistence pacifique avec ses voisins, et qui permette aux Iraniennes, aux Iraniens, au peuple iranien de construire librement son avenir.

Q - Donc ça veut dire que vous n'appelez pas à la cessation d'une guerre que vous n'approuvez pas ?

R - Nous appelons à une désescalade la plus rapide possible, à la cessation des hostilités. Mais je le dis, cela passe nécessairement par un changement radical de posture et d'attitude de la République islamique d'Iran.

Q - Donc ça veut dire qu'on dit aux États-Unis de continuer tant que les Iraniens ne changent pas d'attitude ?

R - Non, on dit que cette escalade militaire doit cesser. Pour qu'elle cesse, je vous rappelle que cette guerre, nous ne l'avons pas approuvée, nous n'y avons pas participé, nous n'avons pas choisi le début, et ce sont les belligérants qui en choisiront la fin. Ce que je dis, c'est qu'il me paraît essentiel que, pour parvenir à cette désescalade, au bénéfice de la région, mais aussi à notre bénéfice, la République islamique d'Iran fasse enfin ces concessions indispensables.

Q - Ça veut dire que lorsque Emmanuel Macron appelle Donald Trump, il l'appelle à la désescalade ? Il lui dit : il faut la désescalade ?

R - Cela veut dire que lorsque nous nous adressons à chacune des parties, nous faisons part de notre position qui est très claire : il faut arriver au plus vite à la fin des hostilités. Vous voyez bien les conséquences qu'elles emportent. Vous avez vu des reportages dont on vient de voir les images, avec des Françaises et des Français qui attendent leur retour en France. Le prix de l'essence qui augmente. Vous voyez bien aussi l'instabilité au Liban qui, une nouvelle fois, se trouve au bord du précipice. Il faut que tout cela s'arrête. Pour que cela s'arrête et que cela ne se reproduise plus, il faut que la République islamique d'Iran accepte de faire ces concessions radicales.

Q - Pete Hegseth, le secrétaire à la défense américain, affirme aujourd'hui que ce sera le jour le plus intense des frappes. Les murs ont tremblé, on l'a entendu dans le journal, de Léa Salamé, les murs ont tremblé à Téhéran, qui se dit prêt à se battre aussi longtemps que nécessaire. Est-ce que vous pensez que le plus dur de la guerre est à venir ?

R - Je crois qu'il faut prendre les déclarations des uns et des autres avec un peu de philosophie, puisque c'est ainsi que va la guerre. Chacun fait des déclarations martiales les plus intimidantes possible. Quant à nous, nous nous préparons à toute éventualité. Nous nous assurons de protéger nos ressortissants, d'apporter tout le soutien, comme le Président de la République l'a fait hier à Chypre, à nos partenaires qui ont été injustement ciblés par les drones et les missiles iraniens. Et puis nous travaillons bien sûr à soutenir le Liban dans l'épreuve qu'il traverse et à préparer la liberté de navigation en mer Rouge, mais aussi dans le golfe Persique, pour que la tension sur les prix de l'énergie puisse baisser.

Q - Quand vous appelez à un changement de posture de la République islamique, vous n'avez pas l'impression que c'est un peu un vœu pieux ? Parce que là, l'Iran sort des plus grands massacres jamais orchestrés contre la population. Au moins 30.000 personnes au moins auraient été tuées. Une semaine avant la guerre, la contestation avait repris dans les universités. Les mouvements de contestation se multiplient de plus en plus. Et au contraire, la répression s'intensifie contre la population iranienne. Là, la crainte des Iraniens, c'est que leur avenir se fasse sans eux. Est-ce que vous l'entendez, ça ?

R - Bien sûr, et nous avons condamné avec beaucoup de force les violences d'État, qui se sont abattues aveuglément sur les manifestants. Nous avons même décidé de désigner le corps des gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. Et nous avons pris des sanctions individuelles contre les responsables de ces violences, contre la révolte pacifique du peuple iranien. Ce que je dis, c'est qu'il est indispensable que la République islamique puisse faire des concessions radicales, un changement de posture. Et ce que je dis aussi, c'est que cela s'est produit par le passé, et je dirais même que la seule fois où cela s'est produit par le passé, ça n'a pas été le fait d'une guerre ou le fait des armes, ça a été le fait de la négociation. Et ça s'est passé il y a dix ans, à Genève. La France était là, et elle a obtenu pour la première fois depuis les débuts de la République islamique d'Iran qu'elle renonce à son programme nucléaire. Depuis, cet accord sur le nucléaire iranien a été violé par l'Iran, ce qui m'a d'ailleurs conduit - même si j'ai passé une bonne partie de l'année dernière à essayer de le sauver, cet accord, pour nous prémunir contre les risques - ce qui nous a conduits à réappliquer des sanctions massives contre l'Iran au mois de septembre dernier.

Q - Si nous revenons à la situation de la France : la France a envoyé huit frégates, deux porte-hélicoptères amphibies, le porte-avions Charles de Gaulle, on a annoncé une mission internationale défensive pour sécuriser le détroit d'Ormuz. Déjà, est-ce qu'il y a des pays qui ont dit oui ?

R - Il y a bien sûr des pays qui sont intéressés puisque, avec certains de ces pays, nous travaillons déjà dans le cadre d'une mission qui existe depuis plusieurs années, une mission européenne en mer Rouge pour sécuriser le transit des porte-conteneurs ou des pétroliers contre les attaques des Houthis, ce mouvement terroriste soutenu par l'Iran. Nous voulons reproduire, en quelque sorte, la même chose pour le Golfe Persique, et de manière durable.

Q - Avec qui ?

R - Avec un certain nombre de pays européens, mais aussi de pays de la région, qui peuvent être intéressés à durablement sécuriser ces voies de transit par lesquelles passe une grande partie des énergies fossiles mondiales.

Q - Durablement, ça veut dire plus tard, une fois la crise passée, ou ça veut dire maintenant, en situation de crise ?

R - Cela veut dire que, le Président l'a dit hier, on ne peut pas imaginer déployer une telle mission alors que les hostilités sont au plus haut. Mais il faut d'ores et déjà se préparer ; ça ne s'improvise pas, une mission comme celle-là. Il faut rassembler les partenaires, puis ensuite planifier ces déploiements et s'assurer que, le moment venu, cette opération soit prête, opérationnelle.

Q - Ça pourrait vouloir dire rentrer dans la guerre ?

R - Pas du tout. Il ne s'agit en aucun cas de rentrer dans la guerre.

Q - Parce qu'on a du mal à saisir ce que c'est, une mission internationale défensive. À un moment donné, quand il faut ouvrir le passage aux pétroliers, comment on fait ?

R - C'est pourtant très simple. Les règles de la guerre, les règles du droit international, il y a des choses qu'elles autorisent et il y a des choses qu'elles n'autorisent pas. Et il existe, comme dans notre droit national, un principe de légitime défense. Et c'est à ce titre qu'aujourd'hui, nous apportons un concours à des pays comme Chypre, ou comme les Émirats arabes unis, ou comme le Qatar, ou l'Arabie saoudite, qui sont directement ciblés par les missiles et les drones iraniens alors qu'ils n'y étaient pour rien, et qu'ils n'ont en aucun cas agressé l'Iran. Maintenant, des missions comme celle que nous avons avec l'Europe en mer Rouge, ça n'a pour seule vocation que de protéger la liberté de navigation.

Q - Oui, mais si elle est attaquée ?

R - Non. La liberté de navigation, ça fait partie du droit de la mer. C'est un bien commun. Et donc, quand elle est entravée, ou quand elle est menacée, ou quand, même si la guerre s'est arrêtée, il y a un risque que, parce qu'un bateau passe, qu'il puisse être pris pour cible, il est tout à fait autorisé par le droit international qu'on puisse, comme ça, lui assurer un passage sain et sauf.

Q - S'il est pris pour cible, c'est précisément ce que vous dites : on répliquera. On répliquera. Donc ce serait une entrée dans la guerre.

R - Non, pas du tout. Le principe de légitime défense s'applique. La question, c'est de savoir si vous faites usage de la force de manière conforme ou non au droit international. Si nous avons dit qu'Israël et les États-Unis l'avaient fait d'une manière qui n'était pas conforme au droit international, c'est parce qu'il y a deux cas de figure que le droit international autorise pour l'usage de la force. Le premier, c'est lorsque l'accord est donné par les Nations unies et leur Conseil de sécurité, qui n'ont pas été consultés en l'occurrence. Le deuxième, ce sont les cas de légitime défense. La légitime défense est prévue par le droit international.

Q - Donald Trump menace de frapper l'Iran beaucoup, beaucoup plus fort, je le cite, si les autorités bloquent l'offre de pétrole. Ce qui est le cas aujourd'hui. La France pourrait-elle s'associer aux États-Unis pour ouvrir par la force le détroit d'Ormuz, donc aux côtés des Américains ?

R - Non. Ce que nous voulons, c'est bâtir une mission, à l'exemple de ce que nous avons fait en mer Rouge avec des partenaires européens, grecs, italiens et espagnols, pour assurer, mais pas uniquement dans les jours qui viennent, plus durablement, la sécurité de la circulation dans le détroit.

Q - Vous dites que vous vous opposez à cette guerre, mais est-ce qu'il n'aurait pas été plus clair de la contrer comme l'ont fait les Espagnols, notamment en empêchant le transit d'avions américains ? Beaucoup de gens voient dans la posture espagnole un peu le 2003 de la France face à la guerre en Irak. Qu'est-ce que vous répondez à cette critique qui vous est adressée ?

R - Nous avons exprimé très clairement l'opinion qui est la nôtre sur les opérations israéliennes et américaines. Mais ce que nous avons fait, c'est de déployer de manière totalement inédite nos moyens dans la Méditerranée orientale, comme on l'appelle, pour apporter un secours à nos partenaires. Et cette escalade militaire, je le disais tout à l'heure entre les lignes, nous avons vraiment tout fait pour tenter de l'éviter. Parce que nous avons proposé, avant la répression dans le sang des manifestations pacifiques du mois de janvier, nous avons proposé à de multiples reprises à la République islamique d'Iran de renoncer à son programme nucléaire, à son programme de missiles, à son soutien à des groupes terroristes dans la région. Et nous n'y sommes pas parvenus malheureusement.

Q - Vous êtes en train de nous dire que la France n'est pas écoutée.

R - Je suis en train de vous dire que ce que nous sommes parvenus à faire il y a dix ans, en obtenant des concessions et un recul drastique par l'Iran de son programme nucléaire, cette fois-ci l'Iran n'était pas, semble-t-il, prête à y consentir. Et c'est dommage, puisque rétrospectivement, ça aurait peut-être évité ce qui est en train de se produire.

Q - Mais déjà, durant les négociations en 2013, la République islamique avait toujours refusé de négocier son programme balistique et son ingérence dans la région. Et c'était justement la frustration de nombreux diplomates. Moi, j'habitais à Téhéran à l'époque, et c'était la frustration de nombreux diplomates. Donc comment comprendre que ces négociations… Parce qu'on est censé être encore dans cet accord sur le nucléaire, qui est une coquille vide depuis la sortie des États-Unis. La France n'a jamais réussi à parvenir à sauver cet accord. Puisque vous parlez de diplomatie : est-ce que la diplomatie est encore possible avec un pays, un État, des autorités qui tirent à la kalachnikov sur leur population, quand elle manifeste pour un changement de régime ?

R - Je vous l'ai dit, la seule solution pour une sortie durable de la crise, c'est un changement du tout au tout du régime aujourd'hui en place en Iran.

Q - Donc un regime change.

R - À cause des manifestations qui ont été réprimées dans le sang, à cause de son obstination à se doter d'un programme nucléaire, à cause de son obstination à maintenir des missiles ou une capacité à lancer des missiles, y compris sur ses voisins, à cause de son soutien à des mouvements comme le Hezbollah, qui aujourd'hui prend le Liban en otage et menace de le précipiter dans le précipice.

Q - Donc là, on retrouve la France aux côtés des États-Unis, au fond, sur le but de guerre, de dire : ce que l'on veut, c'est la chute du régime.

R - Je vous ai expliqué ce que nous attendons. Nous attendons que l'Iran renonce à être une puissance déstabilisatrice et dangereuse, avec un programme nucléaire, avec un programme de missiles, avec le soutien des groupes terroristes, et en privant les Iraniennes et les Iraniens de construire librement leur avenir.

Q - Et avec, la chute du régime.

R - Ce que j'ai dit aussi, c'est que nous avons montré par le passé que nous avions réussi à obtenir des concessions majeures de la part de l'Iran sans faire appel aux armes, mais par la négociation.

Q - Emmanuel Macron a dit : « Il y a eu des interceptions », je cite, « interceptions qui ont continué ces derniers jours. Nous le faisons dans le cadre des partenariats qui sont les nôtres. » De quelles interceptions parle-t-il précisément, et où est-ce que nous sommes intervenus ?

R - Il a eu l'occasion de le dire lorsqu'il s'est adressé directement aux Français. Des moyens militaires français sont intervenus dans l'espace aérien de certains des pays de la région avec lesquels nous avons des accords de défense. Et notamment les Émirats arabes unis, puisque vous savez que nous avons là-bas une base, avec 800 militaires français qui y sont déployés, mais dans une posture strictement défensive, et conformément au principe de légitime défense prévu par le droit international.

Q - On a un président américain qui n'a pas prévenu les Européens, qui n'a pas consulté les Européens, qui ignore vos recommandations ou vos plaidoyers, et ceux des autres Européens. Qu'est-ce que ça dit du monde qui est en train de se construire ? Parce que cette guerre, elle est certes importante pour le Moyen-Orient, mais elle est aussi capitale pour la création de ce nouvel ordre mondial que veut Donald Trump.

R - Le monde qui est en train de se construire, et Pierre Haski le connaît mieux que quiconque, c'est celui d'une rivalité croissante entre deux superpuissances. La superpuissance du XXe siècle, les États-Unis d'Amérique, et la superpuissance émergente, la Chine. Une rivalité croissante qui pourrait même, à un moment donné, donner lieu à des conflits. Et l'important pour nous, au-delà de cette crise dramatique qui traverse le Proche et le Moyen-Orient, c'est d'ouvrir une troisième voie avec l'Europe pour éviter que nous nous trouvions entraînés dans un camp ou dans un autre. Parce que notre vision du monde et notre vision de nous-mêmes, c'est une France et une Europe fortes et indépendantes, qui est capables de résister à la tentation qui sera celle de ces deux grandes superpuissances d'emmener avec elles, dans leurs rivalités et leurs conflictualités, le plus grand nombre de pays possible.

Q - Est-ce que l'Europe est à la hauteur de cet enjeu que vous venez de décrire ? On a l'impression qu'à chaque crise, on réagit de manière désordonnée… Les Espagnols d'un côté, le secrétaire général de l'OTAN dit bravo, Merz est dans le Bureau ovale quand Trump critique les Espagnols et il ne dit rien. On a l'impression d'une sorte de cacophonie européenne à chaque fois. C'est un peu désespérant.

R - On vit une période de transition et l'Europe doit accélérer pour être capable, pour elle-même, d'être indépendante, mais aussi pour tracer cette troisième voie entre les deux grandes superpuissances dans laquelle beaucoup d'autres pays s'engouffreront. Et ça, ça suppose qu'elle prenne les mesures nécessaires pour son indépendance, à commencer par se libérer de ses servitudes en matière de défense. Et de ce point de vue-là, je crois que la voix de la France commence enfin à être entendue et des décisions à être prises. Et je ne peux que constater que le discours du Président de la République sur notre dissuasion, prononcé à l'Île Longue il y a quelques jours, qui, à mon avis, il y a un ou deux ans, aurait suscité beaucoup d'incompréhension ou d'irritation de la part des Européens, puisque c'est un concept de dissuasion avancée, donc avec une composante européenne, ce discours a reçu un formidable écho. Et donc nous avançons dans cette direction, mais évidemment il faut accélérer.

Q - Est-ce que nous ne sommes pas, au fond, spectateurs de ce nouveau désordre mondial ?

R - Si nous n'accélérons pas, en France et en Europe, nous finirons non seulement par être réduits au statut de spectateur, mais plus encore, nous serons attirés dans un camp ou dans un autre de l'une de ces deux grandes superpuissances. C'est ce que nous voulons éviter à tout prix. Dans cette crise, nous ne sommes pas spectateurs, non. Parce que le déploiement de forces françaises dans la Méditerranée orientale, aussi rapidement et aussi massivement, pour apporter un renfort et un appui à Chypre et aux pays de la région, je peux vous dire que sans doute aucun autre pays du monde ne l'a fait dans ces circonstances, et peut-être n'aurait pu le faire. Et ça, ça a énormément de valeur, parce que ça montre que la France est un partenaire fiable, un partenaire de confiance. Et c'est au fond cette image-là que nous voulons renvoyer de l'Europe : un partenaire fiable, un partenaire de confiance…

Q - Est-ce que ce n'est pas le but principal de ce déploiement, finalement, d'affirmer ce leadership français sur la défense européenne ? L'efficacité de ce déploiement massif, huit frégates, un porte-avions, deux porte-hélicoptères, c'est du jamais-vu. Est-ce que ce n'est pas plus politique que militaire ?

R - Non. Vous le savez, la simple présence de capacités militaires françaises dans la zone permet d'assurer la sécurité de nos ressortissants. On ne sait jamais ce qui peut se produire, et si d'éventuelles opérations d'évacuation devaient être entreprises, les moyens seront présents. Ça permet aussi de dissuader les attaques contre nos partenaires. Et puis ça permet aussi, avec le Charles de Gaulle qu'on voit à l'écran, d'éviter un élargissement de ce conflit en Méditerranée. Donc ça n'a pas qu'une valeur politique, ça a une valeur opérationnelle, et au moment où nous nous tenons aux côtés du Liban, pays ami et pays frère, qui est une nouvelle fois plongé dans la crise, la présence de nos capacités militaires, même si elles sont strictement défensives, ça a beaucoup de valeur.

Q - C'est une façon de dire aux Iraniens notamment : attention, la France pourrait répliquer ?

R - Attention, la France protégera ses ressortissants et ses partenaires.

Q - Le Président de la République a échangé, je le disais, avec Donald Trump. Il a aussi parlé au président iranien, il a parlé à Benyamin Netanyahou. Qu'a-t-il obtenu ?

R - S'agissant du Liban, plus particulièrement, avec lequel nous avons une relation toute particulière, puisque le général de Gaulle disait que le Liban est le seul peuple du monde dont le cœur bat au même rythme que celui de la France, nous avons invité et incité fortement les autorités libanaises et les autorités israéliennes à pouvoir se parler au plus haut niveau pour pouvoir prendre en main la sortie de crise, pour pouvoir aboutir à un cessez-le-feu, pour pouvoir œuvrer ensemble au désarmement indispensable du Hezbollah et pour pouvoir créer les conditions de relations de voisinage apaisées entre les deux pays. C'est ce, au fond, à quoi nous travaillons depuis longtemps. Et cette crise, je l'espère vivement, permettra paradoxalement d'accélérer ce processus au bénéfice des Libanaises et des Libanais.

Q - Et auprès du président iranien ?

R - Eh bien, auprès du président iranien, il y a une demande qui est très forte et qui est constante, et que j'ai exprimée moi aussi à mon homologue iranien dimanche : c'est la libération définitive et le retour en France de Cécile Kohler et Jacques Paris.

Q - Est-ce que Benyamin Netanyahou écoute les Européens, écoute ce qu'on a à lui dire ? Ou est-ce que le fait qu'il ait la protection et la couverture de Donald Trump lui permet de faire ce qu'il veut ?

R - Sur le sujet iranien et sur la question du Liban, traditionnellement, Israël est très à l'écoute de la France. À l'écoute de la France sur l'Iran, puisque dans les négociations qui ont été menées par le passé, c'est sans doute la France qui a tenu les positions les plus exigeantes vis-à-vis de la République islamique d'Iran. Et pour Israël, pays menacé par le programme nucléaire et balistique de l'Iran, la France a toujours été un interlocuteur privilégié. Et sur le Liban, ce que nous disons aux autorités israéliennes, c'est que l'intérêt du peuple israélien, c'est d'avoir à sa frontière nord un Liban disposant d'un État fort, avec le monopole des armes, capable de protéger toutes les communautés et de vivre en paix et en sécurité avec ses voisins. C'est ça, l'intérêt d'Israël.

Q - Les Américains ont laissé passer des messages assez forts du côté de l'État libanais en leur disant de reprendre leurs droits par rapport au Hezbollah. On a l'impression d'ailleurs que c'est le cas, avec ces déclarations assez historiques de la part de l'État libanais. Ce ne serait pas plutôt le rôle de la France, justement, de jouer ce rôle de médiateur ?

R - Si, mais nous l'avons fait aussi, et nous avons salué les décisions courageuses qui ont été prises par le gouvernement libanais après que le Hezbollah ait décidé d'attaquer Israël en soutien à l'Iran, décisions qui consistent à rendre illégale la branche armée du Hezbollah. Et plus récemment, nous avons salué la main tendue par le président du Liban vers Israël pour pouvoir, au plus haut niveau, traiter ensemble, Libanais et Israéliens, de la cause du problème, qui est le Hezbollah.

Q - Deux questions rapides pour terminer. Quand est-ce que le rapatriement des Français bloqués sur place sera achevé ?

R - Il se poursuit. Il se poursuit par deux canaux. Il y a d'abord les Françaises et les Français les plus vulnérables, pour lesquels nous avons affrété d'ores et déjà neuf vols. Neuf vols supplémentaires vont être affrétés d'ici la fin de semaine. Et c'est plus de 2.000 de ces Françaises et Français vulnérables qui seront rentrés en France grâce à cela. Et puis ensuite, il y a bien sûr les vols commerciaux, puisque l'espace aérien d'un certain nombre de pays est encore ouvert. Et cette semaine, c'est 30.000 sièges d'avions au départ de la région qui seront disponibles pour le retour en France des Françaises et des Français qui y sont encore.

Q - Donc ce sera achevé dans plusieurs semaines, dans plusieurs jours ? Quel est le calendrier ?

R - Je ne peux pas vous le garantir avec certitude, puisque je ne peux pas forcer les Françaises et les Français qui sont sur place à partir. Mais il y a suffisamment de places disponibles, je viens de l'évoquer, 30.000, pour que ceux qui sont coincés et qui ont un motif impérieux de rentrer le fassent.

Q - Nous avons lancé un appel à questions ce soir pour cette émission spéciale. Une question de Paul, il a 36 ans, il habite Grenoble : « La violence des opérations militaires sur les territoires libanais et iraniens augmente-t-elle le risque d'attentats dans les pays alliés de l'Amérique à l'avenir ? » Sommes-nous un pays allié de l'Amérique ?

R - Nous sommes alliés au sein de l'OTAN, mais nous n'avons ni approuvé ni participé à cette guerre.

Q - Et pour répondre à la question : est-ce qu'il faut craindre un risque terroriste ?

R - Le ministre de l'Intérieur l'a dit, il n'y a pas de risque terroriste identifié à ce stade. Il a indiqué aux préfets de se mettre en alerte maximale avec le plan Sentinelle renforcé, de manière à protéger les lieux et les personnes qui doivent l'être contre ce risque.

Q - Merci beaucoup, Jean-Noël Barrot, d'être venu sur ce plateau.

Source : France 2

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