04/06/2026 | Press release | Distributed by Public on 04/06/2026 15:33
Les déséquilibres courants mondiaux s'aggravent de nouveau, alors qu'ils tendaient à diminuer depuis la décennie qui a suivi la crise financière mondiale. L'histoire nous apprend que ce renversement de tendance présente manifestement un risque : souvent, le creusement des déséquilibres s'est accompagné d'une croissance concentrée et de piètre qualité, a provoqué des perturbations sectorielles entre partenaires commerciaux, et a précédé des crises financières et de brusques retournements de flux de capitaux. Alors que l'économie mondiale absorbe déjà des chocs multiples, un tel ajustement désordonné pourrait se révéler extrêmement coûteux.
La question se pose donc de nouveau de savoir quels outils de politique économique sont les mieux à même d'avoir un effet significatif sur les positions extérieures. Plus particulièrement, le développement récent des politiques industrielles et la prolifération des restrictions au commerce s'expliquent par des motifs économiques ou autres différents, mais sont souvent justifiés par l'objectif de réduire les déséquilibres des comptes des transactions courantes. Or, peu d'analyses ou de données empiriques montrent clairement l'effet de ces politiques sur les soldes extérieurs.
Notre nouveau document de politique générale vise à combler cette lacune en établissant un lien entre les facteurs intérieurs et les résultats extérieurs. Nous concluons que les politiques macroéconomiques traditionnelles demeurent le principal ressort des soldes extérieurs, et sont le meilleur levier pour lutter contre les déséquilibres des transactions courantes. Notre analyse montre que les droits de douane ont généralement des effets limités et incertains sur le compte des transactions courantes, et ne l'améliorent que très rarement.En revanche, les politiques industrielles, si elles sont accompagnées d'instruments qui agissent sur l'ensemble de l'économie, peuvent avoir des effets plus vastes, car elles augmentent l'épargne nationale et compressent la demande intérieure.
Épargne et investissement
Dans tous les pays, le compte des transactions courantes est la différence entre ce que la population, les entreprises et l'État épargnent et ce qu'ils investissent. C'est sur ce concept que repose depuis toujours le cadre analytique des évaluations du secteur extérieur par le FMI.
Les politiques publiques influent sur le compte courant dans la mesure où elles jouent sur l'épargne ou l'investissement. Elles agissent non seulement sur l'activité aujourd'hui, mais modifient aussi les anticipations. L'épargne personnelle augmente lorsque les gens s'attendent à une baisse de leurs revenus, et recule lorsqu'ils prévoient une hausse. Les entreprises n'investissent pas seulement en fonction de la rentabilité qu'elles obtiennent aujourd'hui, mais aussi des perspectives de rendement. Cet aspect est essentiel pour comprendre pourquoi il arrive souvent que des politiques commerciales et industrielles aient des effets limités ou contre-intuitifs sur le compte des transactions courantes.
On sait comment les politiques macroéconomiques traditionnelles ont été à l'origine de certaines aggravations récentes des déséquilibres mondiaux : des déficits budgétaires croissants et des dépenses des ménages élevées ont fait diminuer l'épargne aux États-Unis, alors que le ralentissement de l'immobilier en Chine a été suivi par un recul de la demande et une hausse de l'épargne.
Bien entendu, des soldes des transactions courantes positifs ou négatifs ne sont pas en soi indésirables, car ils peuvent résulter de facteurs structurels. Ainsi, tel ou tel pays peut épargner davantage, car sa population vieillit. Il est aussi important de garder à l'esprit que l'indicateur pertinent pour évaluer les déséquilibres est le solde global des transactions courantes d'un pays par rapport au reste du monde, et non pas les équilibres bilatéraux ou sectoriels. Les déséquilibres ne sont pas non plus une simple question de désalignement du taux de change ou de compétitivité des prix. Pour poser un diagnostic utile, il faut procéder à une évaluation macroéconomique complète des effets sur l'épargne et l'investissement, en examinant notamment les leviers de politique économique et les forces structurelles.
Ne pas négliger les détails
Les droits de douane ont été justifiés comme étant un moyen de combler les déficits commerciaux. Or, notre analyse révèle qu'ils n'ont qu'un effet limité et incertain sur le compte des transactions courantes, car souvent, on considère qu'ils sont permanents, ou ils sont suivis de mesures de rétorsion. Dans ces cas, la population n'ajuste pas son épargne pour anticiper une évolution des prix. Résultat : le solde des transactions courantes ne change pratiquement pas.
À une exception près, et elle est importante : des droits de douane temporaires peuvent faire augmenter l'épargne en encourageant la population à différer sa consommation. En théorie, cette mesure peut augmenter le solde des transactions courantes, mais de tels événements sont rares, et des données empiriques montrent que leurs effets sont brefs et limités.
Les politiques industrielles sont plus variées, et leurs effets le sont aussi. On distingue deux types de politiques industrielles : les politiques microéconomiques, qui ciblent des entreprises ou des secteurs particuliers, et les politiques macroéconomiques, à l'échelle de l'ensemble de l'économie, qui s'accompagnent souvent de restrictions financières ou de restrictions du compte de capital.
Les politiques industrielles microéconomiques - subventions en faveur d'un secteur particulier ou incitations fiscales ciblées - ont généralement des effets ambigus et limités sur le compte courant. Lorsqu'elles parviennent à accroître la productivité globale, elles ont tendance à stimuler l'investissement et la consommation, réduisant ainsi souvent le solde des transactions courantes. Lorsqu'elles n'y parviennent pas, si par exemple elles répartissent mal les ressources et font reculer la productivité, elles peuvent accroître le solde des transactions courantes, mais au prix de la production. Quoi qu'il en soit, il est rare qu'elles aient des effets majeurs et systématiques.
Les politiques industrielles macroéconomiques, en revanche, peuvent avoir davantage d'effets. Ces stratégies, qui sont souvent associées à des modèles de croissance tirée par les exportations, font appel à la fois à une accumulation des avoirs extérieurs, à des restrictions de flux de capitaux, à des dispositions financières contraignantes ou à d'autres mécanismes qui encouragent l'épargne nationale. Elles fonctionnent non pas en améliorant l'efficience, mais en contraignant à l'épargne, souvent aux dépens du bien-être économique. Le solde des transactions courantes connaît certes une augmentation, mais c'est essentiellement sous l'effet d'une restriction de la demande intérieure et d'une réorientation des ressources vers les excédents extérieurs.
La conclusion est facile à tirer : les politiques industrielles et les droits de douane ne sont pas une solution miracle pour rééquilibrer les soldes extérieurs. Lorsqu'elles ont un effet sur le compte courant, c'est souvent en jugulant la consommation ou l'investissement, et c'est loin d'être le remède idéal pour pérenniser la croissance. Un rééquilibrage durable continue de reposer sur des politiques intérieures judicieuses, et non pas des obstacles aux échanges.
Production et déséquilibres futurs
Si l'on applique nos conclusions au paysage économique actuel, une analyse de scénario révèle que les déséquilibres mondiaux pourraient se creuser davantage si cette tendance persiste. Cela se traduirait par le maintien de déficits budgétaires élevés et d'une forte demande intérieure aux États-Unis, de nouvelles aides publiques aux exportateurs en Chine accompagnées par un affaiblissement des filets de sécurité et de la consommation, des investissements atones et une croissance morose de la productivité en Europe. Dans ces conditions, une escalade des droits de douane a peu d'effet sur le solde des transactions courantes, car pour l'essentiel, ces mesures sont réciproques ou considérées comme permanentes, et ne diminuent pas la production dans toutes les régions.
En revanche, un scénario qui reposerait sur un rééquilibrage intérieur - un assainissement des finances publiques dans les pays en déficit, une croissance accrue tirée par la consommation dans les pays en excédent, et des investissements propices à la productivité ailleurs - réduirait les déséquilibres mondiaux et stimulerait la production mondiale.
Cet ajustement synchronisé produirait les résultats les meilleurs pour l'économie mondiale. Le rééquilibrage budgétaire aux États-Unis freinerait l'activité économique, mais ce ralentissement serait compensé par une demande chinoise et européenne plus forte. Même s'il se révèle difficile de coordonner ces mesures, la marche à suivre ne fait aucun doute : chaque pays doit dès à présent lutter contre ses déséquilibres intérieurs, quelles que soient les décisions des autres pays. Surseoir aux mesures d'ajustement menacerait la stabilité économique nationale et internationale. De plus, tout ajustement unilatéral incitera les autres pays à faire de même. Une plus forte demande intérieure en Chine, qui dynamiserait la demande mondiale, relèverait les taux d'intérêt mondiaux et faciliterait l'assainissement des finances publiques dans d'autres régions, aux États-Unis par exemple. Un tel assainissement aux États-Unis pourrait alimenter les forces déflationnistes en Chine, et encourager à stimuler la consommation.
Une chose est claire : les déséquilibres mondiaux seront déterminés par les trajectoires et les politiques macroéconomiques nationales, et non pas par des droits de douane ou des politiques industrielles étroitement ciblées. Ce qui est par ailleurs évident, c'est que le meilleur moyen de réduire les déséquilibres mondiaux est que les pays agissent de concert. Le FMI, fort de ses analyses, de ses conseils de politique économique et de son pouvoir fédérateur, peut aider ses États membres à y parvenir.