03/17/2026 | News release | Distributed by Public on 03/17/2026 13:21
Invitée mardi au point de presse quotidien de l'ONU, Susan Ferguson, représentante d'ONU Femmes en Afghanistan, a dressé depuis Kaboul un constat d'une rare gravité : « Pour les femmes et les filles en Afghanistan, 2026 s'annonçait déjà comme une année extrêmement difficile. Désormais, avec le conflit au Moyen-Orient et les hostilités en cours avec le Pakistan, beaucoup font face à encore plus de traumatismes et de difficultés ».
La veille au soir, une frappe aérienne attribuée aux forces pakistanaises a touché un centre de soins pour personnes dépendantes dans la capitale afghane. « Beaucoup ont été tués et blessés », a-t-elle rapporté, évoquant une scène « dévastatrice » encore visible quelques heures plus tard. La Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) a confirmé dans un communiqué que l'attaque avait visé l'hôpital Omid, faisant des dizaines de victimes. La mission onusienne rappelle qu'« en vertu du droit international, les attaques contre les hôpitaux et les installations civiles sont strictement interdites ».
Depuis fin février, l'Afghanistan se retrouve pris dans une double spirale : à l'ouest, la guerre déclenchée par les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran ; à l'est, une escalade militaire avec le Pakistan, qui accuse les talibans d'abriter des combattants du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), un groupe armé soupçonné de mener des attaques meurtrières sur le sol pakistanais. Échanges de tirs, frappes aériennes pakistanaises et fermetures de postes-frontières se multiplient. Selon la MANUA, au moins 76 civils ont été tués et 213 blessés dans ces violences avant même le bombardement de lundi à Kaboul.
Dans l'est du pays, les chiffres disent l'ampleur du choc. Plus de 64 000 personnes ont été affectées par l'escalade militaire dans quatre districts frontaliers, « un peu plus de la moitié étant des femmes et des filles », selon Mme Ferguson. Certaines ont déjà quitté leur domicile au moins une fois au cours de l'année écoulée, notamment après le séisme d'août 2025 dans l'est du pays.
« Pour beaucoup de femmes, c'est la deuxième, voire la troisième fois qu'elles sont contraintes de fuir au cours de l'année écoulée », a-t-elle souligné. Sur les routes, elles redoutent « la violence ou l'exploitation », tandis que l'accès aux services de base - santé, eau, moyens de subsistance - s'effondre à nouveau.
À l'ouest, une autre vague se profile : celle des retours depuis l'Iran, que l'ONU anticipe dans les semaines à venir. Des femmes seules ou accompagnées d'enfants devraient affluer vers une frontière déjà sous tension en raison de l'offensive israélo-américaine contre Téhéran, obligeant les agences humanitaires à se préparer à un nouvel afflux.
Dans ce contexte, le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé une réponse d'urgence pour plus de 20 000 familles déplacées, distribuant des rations immédiates avant une aide alimentaire ou financière plus durable. L'opération doit s'étendre à huit provinces.
À la violence militaire s'ajoute une pression économique croissante. « Les femmes et les filles en Afghanistan ne peuvent tout simplement pas se permettre un nouveau choc économique », a averti Mme Ferguson. Déjà, 10,7 millions d'entre elles avaient besoin d'une assistance humanitaire en 2026. La hausse des prix liée aux conflits régionaux menace désormais l'accès même à la nourriture.
Les ménages dirigés par des femmes, particulièrement vulnérables, sont en première ligne. ONU Femmes tente d'élargir les aides en espèces, de distribuer des kits de première nécessité et de soutenir de petites activités génératrices de revenus. Mais l'agence fait face à un déficit de financement de 50 %.
C'est pourtant sur le terrain des droits que le constat est le plus accablant. Mme Ferguson a dénoncé un récent « décret numéro 12 » qui « supprime formellement l'égalité entre les hommes et les femmes devant la loi » et autorise des formes de violence domestique.
Dans le détail, ce texte permet à des figures masculines - maris, pères - d'exercer une « discipline morale » en dehors des institutions judiciaires, y compris par des châtiments corporels. Il rend aussi l'accès à la justice quasi impossible : pour faire reconnaître des violences, une femme doit présenter des blessures visibles et se rendre au tribunal accompagnée d'un tuteur masculin, potentiellement son agresseur.
« Nous sommes profondément préoccupés par ce décret », a insisté la responsable onusienne, appelant les autorités de facto à respecter les obligations internationales du pays en matière de droits humains.
Les chiffres illustrent déjà l'ampleur du recul : seuls 14 % des femmes déclarent avoir accès à des mécanismes formels de règlement des litiges, contre 53 % des hommes.
Au-delà de l'urgence humanitaire et juridique, Mme Ferguson a pointé un danger plus insidieux, celui de l'accoutumance. « L'un des plus grands risques auxquels sont confrontées les femmes afghanes est la normalisation », a-t-elle averti. « Quand nous commençons à accepter cela comme normal, nous cessons de croire que cela peut changer - et nous cessons de le voir ».
Dans un pays où les femmes sont déjà confrontées à « la crise des droits des femmes la plus grave au monde », selon l'ONU, cette banalisation pourrait s'avérer fatale.
Malgré les restrictions - notamment l'interdiction faite aux employées afghanes d'accéder aux locaux de l'ONU - les agences assurent poursuivre leurs activités, souvent à distance ou via des ONG locales. En 2025, plus de 350 000 femmes ont ainsi pu accéder à des services essentiels grâce à ONU Femmes.
Mais pour combien de temps encore ? Mardi matin, le Conseil de sécurité n'a renouvelé le mandat de la MANUA que pour trois mois, signe des divisions persistantes sur la stratégie à adopter face aux talibans.
Sur le terrain, pourtant, l'urgence ne se négocie pas. « Le changement est encore possible, mais seulement si le monde continue de se tenir aux côtés des femmes afghanes », a plaidé Mme Ferguson.