02/20/2026 | Press release | Archived content
Un tribunal antiterroriste d'Islamabad a condamné par contumace quatre journalistes à des peines de prison à vie, accusés, alors qu'ils ne faisaient que leur travail, d'avoir "incité à la violence" lors des émeutes ayant suivi l'arrestation de l'ancien Premier ministre Imran Khan en mai 2023. Reporters sans frontières (RSF) dénonce cette sentence absurde, qui envoie un signal glaçant à toutes les voix critiques du pays.
Leurs portraits avaient été placardés dans les rues des grandes villes au Pakistan, présentés comme des "traîtres" à la nation. Et même en exil, ils restent traqués : quatre journalistes pakistanais ont été condamnés à la prison à perpétuité par un tribunal antiterroriste le 2 janvier 2026. Il s'agit des journalistes indépendants Wajahat Saeed Khanet Sabir Shakir, qui exercent sur YouTube, ainsi que l'ancien rédacteur en chef du quotidien The News International, Shaheen Sehbai, et le rédacteur en chef du média en ligne Global Village Space, Moeed Pirzada.
D'après les décisions rendues, ils auraient commis des infractions liées au "terrorisme" en raison de contenus diffusés en ligne sur les manifestations du 9 mai 2023, déclenchées après l'arrestation de l'ancien Premier ministre Imran Khan. Alors qu'ils ont couvert depuis l'étranger les événements qui se déroulaient au Pakistan, ils ont été accusésd'avoir "incité" à la violence, attisé des "troubles" dans la société et d'avoir promu l'"hostilité" envers les forces armées et les institutions de l'État.
Ces quatre journalistes sont tous en exil, ayant quitté le Pakistan par crainte de représailles. Trois d'entre eux vivent aux États-Unis, et le quatrième, Sabir Shakir, vit en Grande-Bretagne. Aucun d'entre eux, selon les informations de RSF, n'a été officiellement informé des charges retenues pour "terrorisme numérique", allégations selon lesquelles ils avaient utilisé des plateformes numériques pour inciter, faciliter et amplifier des attaques contre les institutions de l'État. En outre, aucun d'entre eux n'a eu la possibilité d'être représenté par un avocat.
"Les lois antiterroristes ne peuvent servir de prétexte pour bâillonner l'information et étendre la peur au-delà des frontières, en ciblant des exilés. Condamner à perpétuité ces quatre journalistes pakistanais pour leurs publications revient à assimiler le travail d'informer à un acte terroriste : c'est une dérive gravissime, et une criminalisation des voix critiques. RSF demande l'annulation de ces verdicts et la fin de l'instrumentalisation des lois antiterroristes contre les médias. Nous appelons également les autorités américaines et britanniques à protéger les journalistes en exil présents sur leur sol.
Ces condamnations s'inscrivent dans un contexte de répression impitoyable contre les voix indépendantes, qui osent documenter les actes de la puissante armée pakistanaise. L'actuel chef d'état-major de l'armée, Asim Munir, a d'ailleurs vu son pouvoir considérablement renforcé avec l'adoptiondu 27e amendement de la Constitution en novembre 2025, qui lui permet d'accéder à un poste de commandement sur l'ensemble des forces armées et lui garantit une immunité à vie.
Répression multiforme et incessante des journalistes
Ces journalistes en exil ont fait l'objet d'un acharnement multiforme et incessant ces dernières années de la part de l'État et des services de renseignement pakistanais : harcèlement judiciaire, annulation de leur passeport pakistanais, gels de comptes bancaires, appels téléphoniques intimidants, menaces sur leurs proches restés au pays, divulgation de données personnelles (doxxing), jusqu'à des affiches placardées dans le pays les présentant comme des "traîtres au Pakistan"...
Le 8 juillet 2025, un tribunal d'Islamabad avait également ordonné le blocage de 27 chaînes YouTube sur la base de la loi sur la prévention des crimes électroniques (PECA), pour diffusion de contenus "anti-Pakistan", dont celles des journalistes en exil précités Wajahat Saeed Khan et Moeed Pirzada, mais aussi celle de Ahmad Noorani.
Ce journaliste d'investigation, également en exil aux États-Unis, a, lui, été déclarécomme "personne recherchée" le 3 décembre 2025, par un tribunal d'Islamabad. Celui-ci a ordonné la délivranced'un mandat d'arrêt pour une affaire de prétendue "propagande" contre l'armée pakistanaise sur les réseaux sociaux. Fondateur du site d'investigation Fact Focus, Ahmad Noorani fait l'objet de multiples accusations au Pakistan depuis la publication, en mars 2025, de son enquêtesur le chef d'état-major de l'armée. Son investigation avait révélé la nomination présumée de certains proches du maréchal à des postes de haut niveau sans qualifications adéquates. Le lendemain de la publication de cette enquête, les deux frères du journaliste ont été enlevésà Islamabad, et ont été libérés 33 jours plus tard.