03/02/2026 | Press release | Archived content
Q - Le grand invité de « RTL Soir » est le ministre en charge de l'Europe, Benjamin Haddad, bonsoir.
R - Bonsoir.
Q - Emmanuel Macron a prononcé cet après-midi un discours sur notre dissuasion nucléaire à L'Île longue où se trouve quatre sous-marins à propulsion nucléaire. Le président a annoncé un durcissement de notre modèle, une dissuasion nucléaire avancée. De quoi s'agit-il ?
R - C'était effectivement un discours majeur qui était attendu par nos partenaires européens dans un contexte d'aggravation de la menace, de turbulences géopolitiques. C'est un discours qui fera date, qui est, au fond, fidèle à la tradition stratégique française : la dissuasion nucléaire, elle doit être crédible face aux menaces. Elle doit rester bien sûr autonome à la main du président de la République et elle doit protéger les intérêts vitaux de la France. Et il y a une tradition en France, depuis le général de Gaulle, qui a été réitérée par tous les présidents de la République ensuite, que les intérêts vitaux, qui sont à l'appréciation du président de la République, ils ont bien sûr une dimension européenne. On ne peut pas ignorer ce qu'il se passe au-delà de nos frontières.
Q - Ça, c'est un peu nouveau. D'ailleurs, c'est vrai qu'il a dit quels sont nos intérêts vitaux, ils n'ont pas été vraiment définis, « pas le seul tracé de nos frontières nationales » a-t-il dit, est-ce que ça signifie qu'on va abriter les autres pays européens sous notre parapluie nucléaire ?
R - Qui pourrait imaginer que la sécurité de la Pologne, de l'Allemagne, de nos partenaires stratégiques en Europe n'aurait pas un impact sur les intérêts vitaux ?
Q - Oui, mais alors quelles sont les conséquences ? Il y a huit pays, vous en avez cité deux.
R - Fondamentalement, nous avons mené un dialogue stratégique avec un certain nombre de pays pour définir ce que pourrait être la dissuasion avancée qui est le fait de pouvoir associer certains de ces pays à des exercices, par exemple, à contribuer de façon conventionnelle à la dissuasion nucléaire française, à pouvoir avoir des déploiements de circonstances de nos forces stratégiques aériennes, par exemple, chez nos pays partenaires. Au fond, il faut le rappeler, parce que cela avait fait l'objet de beaucoup de caricatures, de beaucoup d'attaques politiciennes, on le sait, en amont de ce discours, en particulier venant de l'extrême droite, il ne s'agit en aucun cas de partager la décision de la dissuasion nucléaire. Celle-ci restera bien sûr toujours indépendante, souveraine, autonome, française de bout en bout, mais d'opérationnaliser de façon concrète le fait qu'il y a une dimension européenne dans les intérêts vitaux de la France.
Q - Mais est-ce que, très concrètement, si un des pays que vous avez cités, la Pologne, l'Allemagne, je ne sais pas quels sont les six autres pays, vous pouvez peut-être nous le dire d'ailleurs, est-ce que s'ils sont attaqués, on considère que ce sont nos intérêts vitaux et on peut déclencher l'arme atomique sur une attaque d'un pays étranger ?
R - Alors, les pays dont on parle là, avec lesquels il y a eu ce dialogue, et d'ailleurs je souligne que ces pays, on voit les dirigeants qui s'expriment aujourd'hui, qui saluent ce discours du président de la République, il y a la Pologne, l'Allemagne, la Belgique, la Grèce, le Danemark, la Suède et les Pays-Bas. Bon, cela, ce sont des pays avec lesquels il y a eu ce dialogue pour l'instant. Sur la question que vous posez, vous savez que cela relève toujours de l'appréciation souveraine du chef de l'État et qu'il y a à ce sujet, en France, depuis le général de Gaulle, une forme d'ambiguïté stratégique sur ce qui relève des intérêts vitaux, même si, une fois de plus, la dimension européenne de ces intérêts vitaux a été rappelée depuis le général de Gaulle par les présidents de la République.
Q - Quand on discute avec ces pays, on doit bien leur donner une garantie, on va travailler ensemble, est-ce qu'on va vous protéger ?
R - Mais ces pays sont nos alliés, ils sont nos alliés dans le cadre de l'OTAN avec l'article 5 de l'OTAN, ce sont des pays partenaires et d'ailleurs on peut y rajouter aussi la Grande-Bretagne qui n'est pas membre de l'Union européenne mais qui est un pays évidemment allié, partenaire, avec qui nous avons resserré aussi les liens stratégiques l'an dernier à Northwood. Et ces pays, bien sûr, sont des alliés de la France.
Q - Alors, qu'est-ce qui change, concrètement ?
R - Mais ce qui change de façon très concrète : d'abord, c'est un durcissement de notre posture et un rehaussement de la crédibilité de notre posture avec l'augmentation du nombre d'ogives nucléaires. On ne communique pas sur le nombre d'ogives, mais…
Q - On savait combien on en avait avant…
R - Face à la menace, c'est une question aussi de crédibilité. Il y a eu cet investissement, d'ailleurs, de modernisation, déjà depuis plusieurs années, dans le cadre de la loi de programmation militaire, c'est-à-dire l'augmentation du budget de défense de la France. Je le rappelle, le budget de défense, en général, le budget de défense de la France aura doublé sur les deux mandats d'Emmanuel Macron. Et après, dans le cadre de la dissuasion avancée, cela peut se concrétiser de façon très concrète, par des exercices conjoints, par du signalement en commun…
Q - Est-ce qu'on peut positionner des lanceurs dans ces pays ?
R - …par des déploiements de circonstances, en effet, de forces stratégiques comme des avions sur le territoire, dans la profondeur du continent européen, c'est-à-dire pour participer aussi à la réassurance de ces partenaires. Voilà, et encore une fois, cela fera l'objet d'un dialogue qui continuera d'être approfondi avec ses partenaires.
Q - Le président a dit aussi que c'est une arme stratégique, l'arme nucléaire. Il n'y a pas de réponse graduée. Ça signifie qu'il n'y a pas de petites attaques nucléaires. On ne peut pas s'en servir sur un champ de bataille. Quand on déclenche l'arme atomique, c'est pour y aller extrêmement fort.
R - Vous avez raison, cela a toujours été d'ailleurs le cœur de la doctrine nucléaire française. Ce n'est pas une arme normale, d'une certaine façon. Et d'ailleurs, dans la relation que nous avons avec nos partenaires, et dans le cadre de ce dialogue stratégique, il faut voir aussi la façon dont les armements conventionnels de nos partenaires peuvent contribuer à la dissuasion collective du continent européen. Par exemple, quand on parle de défense antimissile, quand on parle de capacité de signalement, de détection avancée, quand on parle de capacité de frappe en profondeur, donc l'articulation aussi, de façon très concrète, des armements conventionnels de nos partenaires peuvent aussi contribuer à la dissuasion et donc à la sécurité de la France. Parce que, fondamentalement, il faut dire dans cette situation, c'est un instrument de puissance et de défense de l'intérêt national et de la sécurité de la France. La France tient son rang de puissance majeure en Europe, qui prend ses responsabilités dans ce moment de basculement géopolitique et d'aggravation de la menace. Et le discours qui est un discours majeur du président de la République, c'est un discours de puissance, c'est un discours pour être respectés, pour être craints, il faut être forts pour dissuader la menace. C'est précisément pour cela que nous renforçons notre posture.
Q - Puisque vous parlez de prendre ses responsabilités, est-ce qu'on l'a fait avec l'Iran ? Déjà on a mis beaucoup de temps à réagir, notamment réagir avec les autres Européens, avec l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Il a fallu attendre hier après-midi. Pourquoi ?
R - Déjà, il faut rappeler de façon très concrète qu'aujourd'hui, on a une situation dans la région qui est, au fond, le fait d'un régime iranien qui s'est soustrait à ses responsabilités dans le cadre, par exemple, du dialogue sur le nucléaire, qui a continué la fuite en avant sur le nucléaire, alors que les Européens, les Américains, avaient fait des propositions de négociation, ce régime qui a soutenu les proxies terroristes du Hezbollah, du Hamas, qui déstabilise la région, qui a développé aussi son programme de missiles balistiques. Et donc, la France a eu toujours un discours extrêmement ferme, qui est d'ailleurs aussi une constante de la France.
Q - Je n'ai pas compris. Est-ce qu'on a condamné l'attaque israélo-américaine ?
R - Vous avez vu le discours très clair du président de la République, qui a dit qu'il y avait un risque d'escalade, parce que quand on commence ce type d'opérations, on ne sait pas généralement quand elles se terminent. Donc fondamentalement, nous avons dit « attention à l'escalade, attention au risque d'embrasement régional ». Nous nous tenons aussi à la disposition de nos partenaires dans la région, nous avons des partenaires stratégiques, pour assurer aussi, de façon proportionnée, dans le cadre du droit international, leur défense, je pense aux États du Golfe.
Q - Vous voyez toute l'ambiguïté, c'est qu'on dit « attention » mais qu'on ne condamne pas en fait.
R - Mais il faut reconnaître aussi, tout de même, le régime iranien qui, une fois de plus, par son comportement déstabilisateur, par ses activités de prolifération nucléaire, par son soutien à ses proxies dans la région, qui a une responsabilité écrasante aujourd'hui dans cette escalade, d'ailleurs dans l'escalade aussi contre les voisins. Et il faut le rappeler, puisqu'on a eu d'ailleurs beaucoup de commentaires hier après la disparition de l'ayatollah Khamenei, il faut rappeler, lui, sa responsabilité dans les crimes de ce régime, dans le soutien au terrorisme, dans l'oppression de sa population, les jeunes, les femmes, les minorités, dans le soutien aux proxies terroristes du Hamas et du Hezbollah, dans la répression sanglante qui a fait des dizaines de milliers de morts il y a deux mois, des jeunes qui courageusement venaient simplement demander de s'exprimer, demander la liberté. Le peuple iranien a le droit de choisir librement son destin. Et donc la France ne peut que se satisfaire de la disparition de l'ayatollah Khamenei, je le dis parce que certains que l'on a beaucoup entendu dans d'autres situations, à l'extrême gauche, comme La France insoumise, on ne les a pas entendues quand il y a eu des dizaines de milliers de morts en Iran. On ne les entend pas aujourd'hui condamner la brutalité de ce régime et la brutalité de l'ayatollah Khamenei.
Q - Merci beaucoup, Benjamin Haddad, ministre en charge de l'ordre, d'être venu dans « RTL Soir ».