RSF - Reporters sans frontières

05/22/2026 | Press release | Distributed by Public on 05/22/2026 12:20

Colombie : Gustavo Petro arrive à la fin de son mandat avec des chantiers en suspens pour garantir la liberté de la presse

À l'aube de l'élection présidentielle de 2026, le gouvernement Petro aborde la dernière phase de son mandat avec un agenda largement inachevé en matière de liberté de la presse. Plusieurs initiatives ont bien été lancées : politiques publiques en faveur de la liberté de la presse, débats sur l'accès à l'information publique, le pluralisme des médias, la lutte contre la désinformation ou encore la protection des journalistes. Mais nombre de ces mesures n'ont pas encore été formellement adoptées ou restent sans véritable mise en œuvre. Si des projets de réforme et une prise de conscience des défis existent, il reste à transformer ces avancées en garanties concrètes et effectives vers le nouveau gouvernement.

"Le gouvernement de Petro a encore la responsabilité, dans la dernière ligne droite de son mandat, de consolider les initiatives et de traduire en mesures concrètes les engagements pris en matière de liberté de la presse. Les assassinats de journalistes, les niveaux élevés d'impunité, les restrictions à l'information dans les territoires marqués par des conflits armés, et les tensions récurrentes entre le gouvernement et les acteurs des médias, montrent à quel point des réformes restent nécessaires pour renforcer les garanties démocratiques de l'exercice du journalisme en Colombie.

Artur Romeu
Directeur du bureau Amérique Latine de RSF

La Colombie est l'un des rares pays du continent américain où la situation globale s'est améliorée, le faisant progresser à la 102e place sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de RSF. Mais cela ne doit pas masquer une dynamique fragile : les attaques contre la presse sont récurrentes et huit journalistes ont été tués sous le mandat de Gustavo Petro, dont le directeur du média en ligne El Confidente en 2026, Mateo Pérez Rueda.

Dans la continuité de la rencontre de RSF avec le président sortant en juillet 2025, dont l'héritier politique Ivan Cepeda est donné en tête du premier tour du 31 mai, l'organisation dresse un bilan de ces dernières années tout en recommandant de futures réformes ambitieuses.

Comment garantir l'accès à une information fiable et plurielle ?

La liberté de la presse repose sur l'accès à l'information publique, le pluralisme des médias et la diversité des acteurs de l'information, ce qui suppose des médias capables de fonctionner, durablement et en toute indépendance. De nombreux médias en Colombie font face à une grande précarité économique, à une dépendance à la publicité étatique ou privée et à des pressions sur le terrain. Sans conditions matérielles et institutionnelles pour exister, ils restent exposés à l'autocensure, à la réduction de leur couverture ou à leur disparition, en particulier dans les déserts informationnels. Ces préoccupations apparaissent dans la mission menée par RSF à Bogota et ont fait l'objet de certains engagements pris par le gouvernement ces dernières années : renforcer la soutenabilité économique des médias, avec une attention particulière portée aux médias communautaires et d'information locale ; garantir l'indépendance éditoriale des médias publics, afin qu'ils puissent remplir leur mission sans être soumis à des logiques politiciennes ; assurer une répartition plus équitable de la publicité étatique ; et répondre aux défis posés par la désinformation et l'intelligence artificielle.

Ainsi, le projet de politique publique développé par le ministère de l'Intérieur comprend des recommandations, par exemple, pour garantir l'accès à une information publique "véridique, impartiale et opportune" et pour que le financement public respecte le pluralisme et la diversité des médias. En parallèle, la Mission de transformation numérique 2035 du ministère des Technologies de l'information et des communications (MinTIC) reconnaît les médias communautaires et citoyens comme des acteurs stratégiques.

Recommandation RSF : Plusieurs de ces engagements restent en suspens et ils ne seront crédibles qu'à condition de s'accompagner de règles transparentes sur la répartition de la publicité étatique, afin de garantir un financement équitable et non discriminatoire ; de l'autonomie éditoriale des rédactions et de critères clairs pour évaluer le pluralisme des médias ; de moyens pour que les médias d'information locale et communautaires résistent à de pressions politiques ou économiques ; ainsi que de mesures concrètes face à la désinformation et aux usages de l'intelligence artificielle - fondées sur la transparence, la supervision humaine et la responsabilité.

Comment mieux protéger celles et ceux qui informent ?

La sécurité des journalistes et des acteurs de l'information reste l'un des principaux défis dans le pays. La Colombie dispose d'instruments pertinents, tel que l'Unité nationale de protection (UNP) et la décision de la Cour interaméricaine des droits de l'homme dans l'affaire Jineth Bedoya, journaliste et éditrice adjointe du quotidien El Tiempo, qui reconnaît la "responsabilité" de l'État colombien en matière de sécurité.

Pourtant, une réponse effective, rapide et adaptée aux risques réels de l'exercice du journalisme n'est pas toujours garantie. Sous le mandat actuel, commencé en août 2022, RSF a documenté au moins huit assassinats de journalistes liés à l'exercice de leur fonction : Rafael Emiro Moreno, Mardonio Mejia Mendoza, Jaime Vasquez, Oscar Gomez Agudelo et Mateo Pérez Rueda.

Les suivis réalisés par RSF, dans la continuité du travail mené avec le Bureau du Défenseur du peuple, mettent également en lumière les déplacements forcés, l'exil, le harcèlement numérique, la censure et les multiples entraves au travail de la presse. Cette coopération a nourri plusieurs mécanismes pilotes de suivi des risques et souligné l'importance de maintenir une coordination institutionnelle dans les territoires les plus exposés.

Recommandation RSF : Le principal défi reste l'insuffisance de la réponse de l'État face aux agressions, menaces et assassinats visant les journalistes, et l'impunité en conséquence.

Les engagements de l'État doivent désormais se traduire concrètement par des délais de réaction vérifiables, des évaluations des risques plus efficientes, par une application effective du protocole d'urgence pour les cas de violence, par la poursuite de la coordination avec le Bureau du Défenseur du peuple, ainsi que par des enquêtes plus actives sur les menaces et les crimes commis contre les journalistes.

De l'urgence de garantir un discours public de valorisation du journalisme

Aux conditions matérielles et de sécurité, s'ajoute un aspect tout aussi décisif : prévenir le discours stigmatisant contre la presse afin de garantir l'environnement et l'ambiance politique dans lequel évolue les médias. Les tensions récurrentes entre le président Gustavo Petro et des secteurs importants du journalisme montrent que cette question reste centrale.

Bien que la Directive présidentielle n°07 de 2024 sur les devoirs des agents publics en matière de respect de la liberté de la presse ait ordonné aux autorités de s'abstenir de stigmatiser, de discriminer ou de faire des déclarations susceptibles d'encourager la violence, ces standards ne se sont pas pleinement consolidés dans la pratique sous ce gouvernement.

Recommandation RSF : le défi immédiat n'est plus d'ouvrir de nouveaux diagnostics, mais de faire en sorte que cette obligation ne dépend pas du style d'un gouvernement donné mais soit assumée comme une politique d'État, afin de promouvoir un environnement favorable à l'exercice du journalisme, tant en cette fin de mandat que sous le prochain.

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Publié le 22.05.2026
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