CSA - Conseil Supérieur de l'Audiovisuel

05/11/2026 | Press release | Distributed by Public on 05/11/2026 09:36

Billet # 2 de Martin Ajdari, président de l’Arcom

« Les débats légitimes sur le pluralisme ou l'audiovisuel public ne doivent pas détourner notre attention des menaces profondes qui fragilisent l'information, et avec elle notre démocratie. »

Le débat public sur l'information et les médias en France s'est beaucoup concentré ces derniers mois sur la Commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public, ainsi que sur des controverses relatives au respect par une chaîne, CNews, de ses obligations, notamment en matière de pluralisme.

Ces débats sont aussi importants que légitimes ; l'Arcom s'en est saisie et y apportera des réponses dans les prochaines semaines, au terme d'une part de la mission confiée à Bruno Lasserre sur l'impartialité de l'audiovisuel public et d'autre part, de l'instruction de la saisine sur le pluralisme que l'association Reporters sans frontières lui a adressée en janvier.

Mais cette focalisation ne doit pas détourner notre attention des menaces profondes qui fragilisent l'information et notre démocratie et qui font l'objet des attentions quotidiennes de l'Arcom.

La télévision, la radio et la presse - médias éditorialisés et professionnels - demeurent les sources privilégiées d'information des Français. Mais une part croissante du débat public se déplace vers les médias algorithmiques dont le modèle repose sur des mécanismes de recommandation et de ciblage propres à l'économie des plateformes. L'information y est présentée sans apport journalistique propre, sans vérification des sources ni séparation entre faits et commentaires, et diffusée sans filtre, quand elle n'est pas délibérément orientée ou faussée. Et les réseaux sociaux, les plateformes de partage de vidéo et les IA génératives sont désormais le principal canal d'accès à l'information pour 20 % des Français - et 54 % des moins de 25 ans.

Ces mutations exposent le débat public à des manipulations (ingérences extérieures, instrumentalisation de thèmes polarisants…) et menacent la liberté pour les citoyens de s'informer et de débattre sur la base de faits partagés et vérifiés. Elles ont pour corollaire une bascule massive des recettes des médias traditionnels vers les acteurs du numérique, menaçant l'existence même d'une production d'information professionnelle répondant à des standards élevés d'exigence et d'éthique journalistique : télévision, radio et presse représentaient encore la moitié du marché publicitaire en 2018, elles devraient tomber à un cinquième en 2030.

Nous devons donc nous extraire d'un effet de loupe appliqué aux médias auxquels nous sommes habitués - et que nous commentons d'autant plus aisément qu'ils répondent à des codes que nous maîtrisons - pour donner aussi toute leur place aux réponses à apporter à trois défis :

  • Le premier est celui du désordre et de l'altération, volontaire ou non, de l'information en ligne.Le rapport de l'Arcom sur la désinformation en ligne publié en mars montre comment certains publics ciblés ou vulnérables peuvent être influencés par la fabrication de contenus faux ou trompeurs renforcée par des images ou vidéos manipulées et des usurpations de marques média. Cette désinformation est diffusée via des techniques d'amplification artificielle (bots, réseaux coordonnés) et grâce au ciblage algorithmique. 70 % des Français estiment ainsi être exposés au moins une fois par semaine à une fausse information. Face à une attitude de moins en moins coopérative des plateformes, nous soutenons l'action de la Commission européenne dans le cadre du règlement sur les services numériques (RSN), et l'appelons à passer d'une logique de co-régulation qui a montré ses limites, à une approche plus prescriptive, imposant notamment à ces acteurs de lutter effectivement contre les faux comptes et la monétisation de la désinformation, et d'être enfin transparents sur leurs systèmes de recommandation.

    Au-delà, nous devons construire un cadre de responsabilité pour les services d'intelligence artificielle générative (que 30 millions de Français utilisent déjà) : responsabilité économique à l'égard des médias d'information dont les contenus sont utilisés pour entraîner les modèles d'IA qui contribuent à les invisibiliser, et responsabilité de nature éditoriale s'agissant des contenus produits pour les utilisateurs.

  • Le deuxième défi est celui de l'effondrement du modèle économique des médias d'information. Notre récente étude (conjointe avec la DGMIC) sur les coûts de l'information a montré que plus de la moitié des médias producteurs d'information étaient en perte en 2024. Et la dégradation de la situation s'est accélérée depuis. Des leviers sont identifiés pour les protéger : mieux assurer la rémunération des droits voisins ; permettre la consolidation économique des acteurs, publics et privés, tout en apportant les garanties nécessaires de pluralisme, dans le cadre d'un suivi modernisé des concentrations ; établir des conditions de concurrence plus équitables avec les acteurs du numérique et mieux assurer la visibilité des offres de médias professionnels. Sur tous ces enjeux, des adaptations législatives et réglementaires, nationales et européennes, sont nécessaires et de plus en plus urgentes.
  • Le troisième défi est celui de l'avenir même de la régulation audiovisuelle. Cette régulation est historiquement associée à l'attribution de fréquences hertziennes, en contrepartie des engagements et obligations des chaînes. La vivacité des débats récents a montré que ces fréquences gardaient leur importance même si elles ne sont plus le mode d'accès exclusif à la télévision que pour 15 % des foyers. Et si les chaînes de télévision gratuites restent globalement les sources de programmes vidéo les plus regardées par les Français, elles sont devancées par les réseaux sociaux et les services de vidéo à la demande pour les moins de 35 ans et par les seules plateformes de partage de vidéo - YouTube - pour les moins de 25 ans. 44 % de nos concitoyens s'informent désormais tous les jours sur les réseaux sociaux. Bien sûr, ces plateformes ont offert à de nombreux talents un espace d'expression et de diffusion formidable, mais elles restent à l'écart des garanties que la régulation audiovisuelle offre au public et des contraintes imposées aux médias historiques. Ces règles sont le reflet d'une ambition à laquelle il ne faut pas renoncer mais qu'il est nécessaire d'adapter aux espaces numériques. C'est là un des enjeux centraux de la révision de la directive sur les Services de médias audiovisuels (SMA) qui va s'engager au second semestre 2026.

Il ne s'agit évidemment pas de lutter contre l'évolution des usages, mais au contraire de l'accompagner en créant les conditions d'un espace informationnel libre et sûr, permettant l'identification, la valorisation et la diffusion d'une information éditorialisée de qualité. Un espace où notre audiovisuel public doit continuer à jouer un rôle essentiel, tout en se transformant.

C'est pour répondre à ces défis, parmi d'autres, que l'Arcom a élaboré son projet stratégique pour les années 2026 à 2028, qu'elle rendra public le 19 mai.

Billet de Martin Ajdari

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