07/03/2026 | Press release | Distributed by Public on 07/03/2026 12:00
L'Autorité belge de la concurrence (ABC) a donné son feu vert à la fusion-absorption d'IPM par Rossel. Le groupe de presse détiendra alors les cinq quotidiens de la Belgique francophone. Malgré les conditions exigées par l'ABC, cette opération de concentration va peser sur le pluralisme de l'information et les conditions de travail des journalistes.
Le verdict de l'Autorité belge de la concurrence est tombé ce vendredi 3 juillet : le groupe de presse Rossel est autorisé à acquérir 100 % des activités de presse écrite du groupe IPM (Société anonyme d'informations et de productions multimédia), en échange de l'entrée de ce dernier au capital du groupe Rossel à hauteur de 10 %. Cette fusion-absorption des deux principaux groupes de médias privés francophones marque un bouleversement historique dans le paysage médiatique belge.
Déjà propriétaire du Soir, de Sudinfo et de 50 % de RTL Belgium et de Mediafin (L'Écho) ainsi que de Rossel France, troisième groupe de presse régionale français (comprenant La Voix du Nord notamment), le groupe familial de presse Rossel, contrôlera désormais les activités de presse écrite d'IPM, dont La Libre Belgique, La DH /Les Sports, L'Avenir, Paris Match Belgique. Le groupe aura ainsi entre les mains 94 % de la presse écrite quotidienne francophone et environ 82 % des plateformes d'information en ligne sur le marché francophone belge concerné.
Ce quasi-monopole est d'autant plus sensible qu'il dépasse les questions purement économiques et touche directement à la question du pluralisme de l'information, en particulier au niveau local et régional.
"L'extrême concentration du marché de la presse francophone belge est une mauvaise nouvelle pour le pluralisme de l'information. Et elle résulte en partie des pressions économiques qui pèsent sur les médias et les contraints de plus en plus à des fusions ou des fermetures. Pour que cette opération entre IPM et Rossel ne rime pas avec uniformisation de l'information, cela suppose que Rossel accepte d'aller au-delà du strict respect des conditions imposées par l'Autorité belge de la concurrence et d'une logique de rentabilité à tout prix, en s'engageant notamment en faveur d'une réelle indépendance des rédactions et en limitant strictement le partage de contenu. En outre, pour que ce scénario ne se multiplie pas en Europe, cela suppose aussi que les États membres et l'Union européenne prennent leurs responsabilités et appliquent de manière ambitieuse la législation européenne sur la liberté des médias (EMFA) en matière de concentration et d'indépendance. Et que face à l'asphyxie économique des rédactions, les Etats imposent aux géants du numérique un rééquilibrage du marché publicitaire largement capté par ces derniers au détriment des médias
La législation européenne sur la liberté des médias (EMFA), applicable depuis août 2025, impose que les opérations de concentration dans le secteur des médias fassent l'objet d'une évaluation de leurs effets sur le pluralisme de l'information et l'indépendance éditoriale. Mais la Belgique n'a pas encore pleinement adapté son cadre juridique à ces nouvelles exigences, si bien que cette évaluation spécifique n'a pas été menée dans le cadre de la procédure. Néanmoins, sous l'impulsion de l'EMFA et au regard des nombreuses inquiétudes exprimées, l'Autorité belge de la concurrence a donné son autorisation "sous réserve du respect d'engagements visant à préserver la qualité et la diversité de la presse quotidienne francophone". La fusion sera aussi placée sous surveillance d'un mandataire indépendant qui devra veiller au contrôle des conditions fixées par l'ABC. Le feu vert de l'ABC n'est que la première étape. Il appartient maintenant à Rossel de démontrer que ses engagements seront de véritables garde-fous. La mise en œuvre opérationnelle de la fusion prévue pour cet automne sera un test décisif pour l'avenir du pluralisme de l'information en Belgique francophone.
Un contexte médiatique fragilisé
L'impact sur le pluralisme de l'information et les conditions de travail des journalistes reste cependant difficile à évaluer. Quelles garanties figureront réellement dans les chartes éditoriales ? Jusqu'où iront les mutualisations de contenu ? Sans compter l'absence de clarté sur le sort qui sera réservé aux rédactions régionales de L'Avenir et Sudinfo. Le flou qui entoure de nombreux engagements continue de susciter une vive inquiétude.
Cette fusion intervient alors que la presse belge francophone connaît des difficultés persistantes depuis de nombreuses années : érosion des ventes, captation d'une grande partie des recettes publicitaires par les géants du numériques, concurrence croissante des réseaux sociaux et des outils d'intelligence artificielle ainsi que la disparition progressive des aides publiques liées à la distribution postale des journaux.
Face au risque d'une disparition pure et simple des titres et en l'absence de repreneurs alternatifs, de nombreux acteurs, dont le Conseil supérieur de l'audiovisuel, régulateur des médias belges, et des organisations syndicales, ont adopté une approche pragmatique, tout en réclamant des garanties solides pour préserver le pluralisme, l'indépendance des rédactions et les conditions de travail des journalistes.
Les sociétés de journalistes et de rédacteurs des journaux concernés ont reconnu "la nécessité économique de l'opération", tout en alertant sur les risques d'appauvrissement éditorial et les suppressions d'emplois liés aux synergies annoncées.
De son côté, le Comité européen des services de média a estimé le 2 juillet qu'"une concentration de cette ampleur [...] pourrait affecter de manière significative la diversité de la propriété, la pluralité des voix éditoriales, l'éventail d'informations mises à la disposition du public et les conditions dans lesquelles les journalistes exercent leur indépendance éditoriale". Il ajoute : "Le risque ne se limite pas à une concentration formelle de la propriété : même si plusieurs titres restent visibles pour le public, une intégration éditoriale, commerciale ou technologique accrue en coulisses pourrait faire coexister une diversité apparente avec une réduction substantielle du pluralisme effectif."