RSF - Reporters sans frontières

10/23/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/23/2026 13:33

Alors que les journalistes sont incarcérés et la presse muselée, Abdel Fattah Al-Sissi exploite le Forum Égypte pour menacer la presse

Alors que le Forum Égypte, une conférence nationale destinée à mettre en avant les exploits du président Abdel Fattah al-Sissi, entamait sa troisième journée, ce 21 octobre, la rédactrice en chef du site d'information indépendant Mada Masr, Lina Atallah, subissait un interrogatoire en raison de son travail. Cela moins d'un mois après que la police a arrêté l'ensemble de la rédaction du média d'investigation indépendant Matsada2sh, fin septembre. Reporters sans frontières (RSF) dénonce une répression inédite et demande la libération des 26 journalistes détenus en Égypte.

Trois semaines après que ses services de sécurité ont arrêté l'ensemble de la rédaction spécialisée en fact-checking de Matsada2sh, dont les six journalistes sont toujours détenus, le président Abdel Fattah al-Sissi a adressé un nouveau message sinistre aux journalistes du pays. Celui-ci a été diffusé sous la forme d'une vidéo gouvernementale lors de la cérémonie d'ouverture du Forum Égypte, la conférence nationale tenue en grande pompe dans la nouvelle capitale administrative, près du Caire, entre le 19 et le 24 octobre, pour présenter les accomplissements du président. Un homme dans une pièce sombre, entouré de graphiques numériques, alerte alors sur le danger d'un site de fact-checking fictif qui, selon lui, manipule l'information. "Partager une vidéo, ce n'est pas seulement cliquer sur un bouton", estime-t-il, pointant du doigt le site fictif. "Partager, c'est y croire [...]", ajoute-t-il. Si la référence au site Matsada2sh, un mot qui signifie "N'y croyez pas", était déjà flagrante, le slogan à la fin de la vidéo, "Matshayyarsh", qui signifie "Ne partagez pas", rimait parfaitement avec le nom du site, dont la rédaction entière croupit en prison pour avoir simplement fait son travail.

Installé au premier rang dans le public, le président a salué la vidéo : "Certains, dit-il sans préciser qui, sont capables de cerner et d'isoler les utilisateurs [des réseaux sociaux]. En manipulant une personne, ils peuvent manipuler l'opinion publique entière [...] et détruire un pays." C'est ainsi que, dans son discours improvisé, le maréchal Sissi a de nouveau présenté ses prétextes aux insinuations complotistes pour justifier sa politique de répression. Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, celle-ci a fait de l'Égypte l'une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes.

Au moment même où il prononçait ce discours, ses services de sécurité remettaient une convocation à la journaliste Lina Atallah. La rédactrice en chef de Mada Masr a ensuite subi quatre heures d'interrogatoire le 21 octobre avant d'être libérée sous caution. Son dossier a été transmis au tribunal, avec une audience "d'urgence" fixée au 27 octobre. Elle est accusée de gérer un site web sans licence. Pourtant, Mada Masr avait bien effectué les démarches, mais n'avait pas été informé du refus, en 2018, de délivrance d'une licence d'exploitation, décision que le média conteste en justice depuis 2022, mais qui reste sans réponse.

Les reporters de Matsada2sh, eux, sont accusés de diffusion "de fausses informations", d'"utilisation abusive des réseaux sociaux" et d'"appartenance à une organisation terroriste" à la suite d'aveux extorqués sous la torture, selon leurs avocats. Ces accusations erronées, selon le média, sont celles portées contre la plupart des journalistes détenus dans le pays.

"En détenant 26 journalistes de son pays, dont les six journalistes de Matsada2sh, Abdel Fattah al-Sissi compromet la légitimité de toutes les réussites qu'il souhaite présenter au public égyptien lors de son forum. Alors qu'il incarcère des vérificateurs de faits, l'assurance avec laquelle il affirme la véracité des données présentées lors de la conférence relève d'une absurdité violente. Le droit à l'information ne détruit pas les pays, comme le prétend le président : il les renforce. Nous demandons la libération immédiate des six reporters de Matsada2sh, ainsi que celle de leurs 20 confrères. Nous réaffirmons notre soutien et notre solidarité à Lina Atallah : l'accusation portée contre elle doit être immédiatement levée. Elle ne devrait pas être traduite en justice pour avoir exercé son métier de journaliste."

Jonathan Dagher
Responsable du bureau Moyen-Orient de RSF

Une coalition de fact-checking sur le Forum pour défendre la liberté de la presse

Malgré la détention de 26 journalistes et une presse muselée, Abdel Fattah al-Sissi rassure son public lors du festival : "Aucune des données qui vous seront communiquées n'est incomplète, erronée ou douteuse." Le public n'a d'autre choix que de le croire sur parole.

En réponse à la répression et aux allégations du président, une coalition regroupant huit rédactions basées dans quatre pays, l'Égypte, le Liban, la Syrie, et la Tunisie, s'est constituée afin de poursuivre le travail de Matsada2sh à distance et vérifier les faits présentés lors de la conférence. "Nous suivons ces sessions en ligne, elles semblent très scénarisées", estime le rédacteur en chef adjoint du site d'information Megaphone News au Liban, Samir Skayni. "Nous avons rejoint cette initiative pour défendre la liberté de la presse et manifester notre solidarité avec nos confrères d'autres rédactions de la région qui luttent, comme nous, contre des régimes autoritaires." Selon lui, travailler pour un média libanais permet une couverture plus libre : "Nous pouvons tirer parti de la liberté relative dont nous jouissons au Liban pour repousser les limites de ce qui peut être dit en Égypte et soutenir nos confrères égyptiens." Selon lui, si les atteintes contre Matsadda2sh et Lina Attala ne suscitent pas de réactions adéquates de la part des journalistes dans les pays voisins, cela pourrait renforcer d'avantage la répression du journalisme indépendant en Égypte.

L'absence du site de fact-checking égyptien laisse un vide dans la presse indépendante. Et la situation reste préoccupante pour les journalistes de Matsada2sh : malgré les révélations de leurs avocats, le gouvernement egyptien nie avoir torturé les six journalistes.

L'Égypte occupe le 169e rang sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2026 par RSF.

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Publié le 23.10.2026
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