05/26/2026 | Press release | Distributed by Public on 05/26/2026 10:49
Plus de deux mois après l'enlèvement, le 13 mars 2026, des journalistes haïtiens Osnel Espérance et Junior Célestin dans la capitale d'Haïti, Port-au-Prince, Reporters sans frontières (RSF) appelle de nouveau à ce que toute la lumière soit faite sur ce qui s'est passé. Si les deux journalistes sont aujourd'hui présumés exécutés après une enquête du Réseau national des journalistes haïtiens, il n'existe cependant aucune confirmation publique et indépendante sur leur sort ni d'informations vérifiables concernant leurs dépouilles, dans un contexte marqué par l'opacité, la violence extrême et l'absence d'informations officielles claires.
Le 13 mars 2026, deux journalistes haïtiens ont été enlevés par des hommes armés alors qu'ils étaient en reportage dans le centre de Port-au-Prince, la capitale haïtienne. Fin mars, le Réseau national des journalistes haïtiens (RENAJOUH) a affirmé que les deux journalistes auraient été exécutés, sur la base de témoignages recueillis dans le cadre d'une enquête de proximité menée auprès de personnes susceptibles d'avoir accès à des informations venant de Village-de-Dieu. RSF fait le portrait de ces deux professionnels, victimes de la crise politique et sécuritaire que traverse le pays, et où les crimes contre les journalistes sont commis en toute impunité.
"Osnel Espérance et Junior Célestin, deux reporters de terrain, ont été enlevés alors qu'ils exerçaient leur métier dans une capitale où informer signifie traverser des zones contrôlées par des groupes armés, sans garanties minimales de protection et dans un silence préoccupant des autorités. Leur disparition illustre la dégradation extrême des conditions d'exercice du journalisme en Haïti. RSF appelle la communauté internationale à faire toute la lumière, sans délai, sur le sort de ces deux journalistes et à prendre des mesures immédiates et concrètes pour protéger des professionnels de l'information toujours plus exposés, isolés et vulnérables. Évoquer Osnel Espérance et Junior Célestin, c'est aussi rendre hommage à tous les journalistes haïtiens qui continuent de travailler malgré le danger, la peur, la précarité et l'absence de protection. Leurs parcours rappellent que derrière chaque cas se trouvent non seulement des victimes d'une violence croissante, mais aussi des professionnels dont le travail demeure essentiel pour le pays et le reste du monde.
Animés par la même détermination à donner accès à l'information
Âgé de 48 ans, Osnel Espérance est, au moment des faits, reporter d'images à Radio Télé UNI FM. Selon le directeur de la station, Jocelyn Perez, il y travaillait depuis deux ans . Il couvrait alors l'actualité dans la zone de l'aéroport international Toussaint Louverture et dans la commune de Tabarre, située dans l'arrondissement de Port-au-Prince. En parallèle, il gérait également sa propre chaîne YouTube. Jocelyn Perez le décrit à RSF comme "un employé modèle, un professionnel expérimenté qui occupait une place importante au sein de la rédaction". Il souligne aussi sa maîtrise de la caméra et sa capacité à traiter des images en temps réel pour une diffusion immédiate. Selon lui, Osnel Espérance portait un intérêt particulier aux questions de sécurité de la population, suivant de près les mouvements des gangs et les réponses apportées par les forces de l'ordre face à la crise sécuritaire.
Dans ses échanges avec RSF, l'épouse d'Osnel Espérance a indiqué qu'elle n'a eu aucune nouvelle de son mari, père de ses enfants, depuis le moment de son enlèvement. Plus de deux mois après celui-ci, en l'absence d'informations publiques vérifiables sur son sort et sans confirmation concernant son corps, l'absence de nouvelles continue de peser lourdement sur ses proches. Junior Célestin travaillait quant à lui pour Radio Télévision Megastar. Comme Osnel Espérance, il était un reporter habitué à couvrir l'actualité au gré des urgences, qu'il s'agisse de sujets politiques ou culturels. D'après les témoignages recueillis par RSF, il réalisait des reportages dans des zones particulièrement sensibles autour et dans la capitale, notamment dans la commune voisine de Delmas, au centre-ville, dans la zone du Champ de Mars et aux abords du Palais national.
Ses collègues interrogés par RSF décrivent un journaliste calme, constant et profondément engagé dans son travail. Un journaliste haïtien ayant accepté que ses propos soient cités, anonymement, indique que Junior et Osnel étaient "des hommes très tranquilles", toujours motivés pour aller sur le terrain. Il ajoute que "ce qui les caractérisait, c'était leur sagesse". Un autre interlocuteur les décrit comme deux reporters travaillant en équipe, présents chaque jour dans la rue, animés par la même détermination à rechercher et à donner accès à la population à l'information.
Des conditions d'exercice du journalisme toujours plus dangereuses et précaires
Leurs parcours éclairent une réalité plus large. "La disparition de ces deux confrères constitue un véritable drame pour la corporation", a déclaré à RSF le coordinateur général du RENAJOUH, Jonas Montes. Dans son communiqué annonçant leur exécution fin mars, son organisation a dénoncé les propos argués par les bandes armés et a insisté qu'en aucune manière, "une éventuelle collaboration entre les deux journalistes et l'institution policière à titre d'informateurs ne saurait jamais justifier cette action criminelle". Le journaliste Widlore Mérancourt, éditeur en chef du site d'information AyiboPost, précise qu'il n'a pas connu personnellement Osnel Espérance et Junior Célestin, mais souligne que les journalistes sont généralement exposés à des accusations de part et d'autre, pouvant être perçus comme informateurs à la fois par la police et par les groupes armés.
Les conditions d'exercice du journalisme se sont considérablement détériorées dans ce pays à la 107e place au Classement mondial de la liberté de la presse de RSF, où des zones entières sont désormais sous contrôle de groupes armés, dont les journalistes sont la cible et dans un contexte où l'Etat n'est pas en mesure de les protéger.
Un journaliste haïtien ayant requis l'anonymat pour des raisons de sécurité indique que la situation est particulièrement critique pour les reporters de terrain, notamment ceux des médias en ligne. Selon lui, ils sont régulièrement confrontés à des agressions verbales et physiques et se retrouvent pris en étau et font l'objet de soupçons contradictoires. À ses yeux, l'enlèvement d'Osnel Espérance et de Junior Célestin a amplifié le climat de peur parmi les journalistes de la capitale.
Au-delà de l'impact psychologique, les journalistes haïtiens font face à un manque criant de moyens. Plusieurs interlocuteurs ont insisté auprès de RSF sur la nécessité urgente de disposer d'équipements de protection et de formations adaptées à un environnement à haut risque. Sans préparation ni outils adéquats, le journalisme en Haïti devient de plus en plus un exercice de survie.
En Haïti, où les violences armées ont fait au moins 5 519 morts et 2 608 blessés entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH), l'enlèvement d'Osnel Espérance et Junior Célestin illustre le niveau d'exposition auquel sont confrontés les journalistes de terrain. Dans ce même contexte, le bureau du rapporteur spécial pour la liberté d'expression de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) a recensé 17 enlèvements, 2 disparitions forcées, 13 attaques armées, 6 attaques contre des médias et plus de 41 journalistes affectés.
À ce jour, selon plusieurs sources consultées par RSF, le gouvernement intérimaire haïtien ne s'est pas exprimé publiquement ssur la disparition prolongée ni sur la présumée exécution des deux journalistes. Ce silence renforce le sentiment d'abandon au sein de la profession et parmi les proches des victimes.
Dès avril 2024, RSF appelait déjà, aux côtés de plus de 90 professionnels de l'information haïtiens, à un renforcement de la protection des journalistes et des médias.