03/19/2026 | News release | Distributed by Public on 03/20/2026 00:47
À l'approche de la Journée mondiale de l'eau, qui sera célébrée dimanche, le constat dressé par les Nations Unies est implacable. Derrière la crise hydrique mondiale, qui prive encore 2,1 milliards de personnes d'un accès sûr à l'eau potable et 3,4 milliards à des services d'assainissement adéquats, se joue une autre crise, plus silencieuse : celle des inégalités de genre.
« L'accès à l'eau n'est ni égal ni équitable », a affirmé jeudi la présidente de l'Assemblée générale des Nations Unies, Annalena Baerbock. Dans un monde capable de prouesses technologiques, « personne ne devrait avoir à chercher de l'eau pour boire ou vivre sans assainissement adéquat ». Pourtant, a-t-elle insisté, pour des milliards de personnes, cette réalité demeure quotidienne.
Le paradoxe est au cœur du nouveau Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2026, publié jeudi. Selon cette étude annuelle, les femmes sont omniprésentes dans les usages de l'eau, mais absentes des lieux où elle se décide.
Dans plus de 70 % des foyers ruraux privés d'eau sur place, ce sont elles qui en assurent la collecte. Mais dans les instances de gouvernance, les services publics ou les secteurs techniques, elles restent largement minoritaires. « Malgré leur rôle central », souligne le rapport, « les femmes demeurent systématiquement sous-représentées dans la gouvernance, le financement et la prise de décision ».
Cette dissymétrie a des conséquences concrètes. Moins de temps pour l'école, pour un emploi, pour participer à la vie publique. Plus d'exposition aux risques - blessures, maladies, violences. Dans certaines zones, aller chercher de l'eau signifie traverser des espaces dangereux, s'exposer au harcèlement, voire à l'exploitation.
Interrogé sur ces dangers lors d'un point de presse à New York, Bhanu Neupane, représentant de l'UNESCO, qui publie le rapport pour le compte d'ONU-Eau, a reconnu les limites des réponses actuelles : « Nous connaissons l'ampleur du problème, mais malheureusement nous ne disposons pas encore d'un ensemble de solutions qui puissent aider les femmes dans ces situations ».
L'eau ne se limite pas à un point de collecte. Elle traverse les structures mêmes des sociétés : accès à la terre, au logement, au crédit, aux infrastructures. Autant de domaines où les femmes restent désavantagées.
Dans de nombreux pays, les droits à l'eau sont liés aux droits fonciers. Or, les femmes possèdent moins de terres, ou en ont un contrôle limité. Cette dépendance structurelle réduit leur accès à l'eau pour l'agriculture, fragilise leurs moyens de subsistance et accentue les inégalités économiques.
Même dans les villes, l'accès à l'eau dépend souvent de la sécurité du logement. Les populations vivant dans des quartiers informels - où les femmes sont particulièrement vulnérables - sont les premières privées de services fiables.
Le rapport met aussi en cause certaines approches dites « peu coûteuses », qui reposent en réalité sur un travail non rémunéré. Ce qui est présenté comme une solution économique masque souvent une externalisation des coûts - supportés, une fois encore, par les femmes.
À ces inégalités structurelles s'ajoutent les effets du changement climatique. Sécheresses, inondations, catastrophes hydrométéorologiques : les pressions sur les ressources en eau s'intensifient, et avec elles les inégalités.
Le genre, souligne le rapport, est un facteur déterminant de vulnérabilité. Lorsque les ressources se raréfient, ce sont les femmes qui marchent plus loin, portent plus longtemps, renoncent davantage. Une hausse des températures accroît leur charge de travail, réduit leurs revenus, fragilise leur sécurité.
Dans les contextes de crise liés notamment aux conflits et aux déplacements, ces risques se multiplient encore. Les points d'eau deviennent des lieux d'exposition, où la recherche d'une ressource vitale se transforme en danger.
Pour les Nations Unies, l'enjeu dépasse largement l'accès à une ressource. Il touche à la répartition du pouvoir.
« Trop souvent, celles et ceux qui portent l'eau sont les derniers consultés sur la manière d'en améliorer l'accès », a dénoncé Annalena Baerbock. « Cela doit changer ».
Le rapport appelle à des mesures concrètes : rapprocher l'eau des foyers, investir dans des données sexuées pour rendre visibles les inégalités, lever les obstacles juridiques et financiers, et surtout, renforcer la participation des femmes, non pas de manière symbolique mais effective.
Car les bénéfices sont documentés. Là où les femmes participent aux décisions, les services sont plus équitables, plus efficaces, plus durables.
Au fond, la crise de l'eau révèle une économie cachée. Celle du temps et du travail non rémunéré, qui soutient des systèmes entiers sans jamais apparaître dans les bilans.
Reconnaître cette réalité, c'est changer de perspective et considérer l'accès à l'eau non seulement comme une question d'infrastructures, mais comme une question de justice.
« Pas d'eau, pas de vie », rappelait la biologiste marine Sylvia Earle, citée par Annalena Baerbock. La formule est devenue un slogan. Mais elle pourrait être déclinée autrement : pas d'eau, pas d'école ; pas d'eau, pas de travail ; pas d'eau, pas d'égalité.
Et tant que ces millions d'heures resteront invisibles, l'eau continuera de couler - mais l'injustice, elle, ne s'évaporera pas.