01/19/2026 | Press release | Distributed by Public on 01/19/2026 12:14
Monsieur le Président,
cher Jean-David Lévitte,
Monsieur le Vice-Président,
cher Haïm Korsia,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
cher Bernard Stirn,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
En quelques jours à peine, l'année 2026 a montré la pertinence du thème que vous avez retenu pour vos travaux : celui de la « transformation profonde ».
Renversement et capture de Nicolás Maduro au Venezuela. Répression sans précédent du régime iranien sous la menace d'une intervention armée.
Revendication par les Etats-Unis d'un territoire européen placé sous la protection de l'OTAN…
A n'en pas douter, nous vivons un moment de transformation profonde. Une brutalisation du monde dont l'histoire, nous disent certains, semble écrite d'avance : celle d'une rivalité croissante menant à la confrontation inéluctable entre deux superpuissances, la Chine et les Etats-Unis.
Partie I : Un conflit inéluctable entre deux superpuissances ?
Soyons lucide, la force n'a jamais disparu des relations internationales. Elle n'a pas été abolie par le droit international, ni dissoute dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Elle a été domestiquée.
Comment ? En faisant en sorte que ce qui est fort soit juste, conformément à l'intuition visionnaire de Blaise Pascal dans ses Pensées :
« La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Les efforts pour domestiquer la force se succédèrent tout au long du XXe siècle. Nous nous y reprîmes à plusieurs fois.
La Société des Nations fut une première tentative admirable mais néanmoins inaboutie, car elle demandait aux États de renoncer à la force sans leur offrir de garanties crédibles sur son encadrement.
Après 1945, l'Organisation des Nations unies et les institutions de Bretton Woods tirèrent les leçons de cet échec : elles ne cherchèrent pas à nier les rapports de puissance, mais à les organiser. Les grandes puissances y virent leur intérêt, non par altruisme, mais par calcul rationnel : la stabilité du système international, l'équilibre des forces et la prévisibilité juridique leur promettaient des dividendes supérieurs aux coûts de l'instabilité et du chaos. Et elles bénéficièrent d'une position d'oligopole, matérialisée par leur siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies associé au droit de veto. Sans ces concessions faites aux grandes puissances, aucun multilatéralisme durable n'aurait été accepté.
Et de fait, la première des grandes puissances du XXe siècle, les Etats-Unis d'Amérique, tira des dividendes exorbitants du multilatéralisme.
Dividende sécuritaire. Avec les opérations de maintien de la paix des Nations Unies, les Etats-Unis s'appuyèrent sur les contributions des autres pour assurer la sécurité du monde. Avec l'architecture de non-prolifération, ils évitèrent une course aux armements nucléaires qui eut été, pour eux, ruineuse et délétère. Je n'ose parler de l'OTAN dont nombre de ses membres ont servi de débouché à leur puissante industrie de défense.
Dividende monétaire. Avec le système de Bretton Woods, le dollar devint une monnaie de réserve mondiale qui permit aux Etats-Unis de limiter considérablement le coût de financement de leur budget et de leur économie.
Dividende commercial. Avec les règles du GATT, puis de l'OMC, les services financiers et numériques américains purent se répandre sans contrainte sur toute la planète.
Mais cet équilibre des forces garanti par le droit, patiemment construit au cours du XXe siècle, se fragilisa avec la fin de la guerre froide. La fin du face-à-face structurant entre les deux blocs fut interprétée, en Occident, comme la victoire définitive d'un modèle, le modèle occidental. L'illusion d'un monde enfin pacifié par le droit, le marché et la démocratie s'installa dans les esprits. Avec une assurance confinant à l'arrogance, on célébra la « fin de l'Histoire » alors qu'on assistait au début d'une nouvelle ère. Et l'on vit l'hyperpuissance américaine, sûre de son fait, prendre des libertés avec le droit dont elle était pourtant garante.
Dans le même temps, une grande partie du reste du monde vécut cette période comme une mise sous tutelle.
La mémoire des humiliations coloniales, les ajustements structurels imposés, les interventions unilatérales nourrirent une frustration qui devint un désir de revanche.
La Russie post-soviétique nous dit avoir perçu l'élargissement de l'OTAN comme un encerclement.
La Chine vit dans l'économie libérale et les droits de l'Homme un carcan conçu sans elle. Le reste du monde commença à voir dans le multilatéralisme un système à géométrie variable conçu par l'Occident, pour l'Occident. Nier ces perceptions, c'est se condamner à la moindre pertinence dans sa compréhension du monde.
La manifestation la plus spectaculaire de ce désir de revanche fut, sans aucun doute, le réveil de la Chine.
Une civilisation millénaire, se concevant comme centrale, convaincue d'avoir été reléguée au rang de périphérie au cours de ce que la mémoire chinoise a nommé le « siècle des humiliations », depuis les guerres de l'Opium jusqu'à l'effondrement impérial. Et voilà qu'en l'espace de quatre décennies, la Chine parvint à accomplir une transformation économique d'une ampleur inédite.
En moins d'un demi-siècle, sa part dans le PIB mondial passa de 2% à 20%. Cet essor sans équivalent dans l'Histoire permit à des centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté. Il s'accompagna d'une industrialisation phénoménale et d'une montée en gamme technologique, guidée par le primat de l'efficacité. « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, disait Deng Xiaoping, s'il attrape les souris, c'est un bon chat. »
Ce succès restaura la confiance nationale, nourrie par l'idée que l'Histoire, enfin, reprenait son cours.
Mais à cette ambition économique vint se superposer une ambition politique explicite : rétablir la prééminence de la Chine dans l'ordre international et s'imposer, face à l'hyperpuissance du XXe siècle. Et pour cela, mobiliser l'ensemble des leviers de puissance à sa disposition. Elle le fait avec méthode en s'appuyant sur des plans quinquennaux garants d'une vision de long terme et permettant la plus grande efficacité.
Puissance économique, d'abord. La Chine a dépassé l'année dernière le trilliard de dollars d'excédent commercial, grâce à une politique industrielle très offensive qui vise à assurer la condition de la prospérité, tout en plaçant le reste du monde, y compris les Etats-Unis, dans une situation de dépendance.
Dépendance aux minerais et aux terres rares, ces ingrédients vitaux de l'industrie du XXIe siècle, dont elle maîtrise aujourd'hui 90% du raffinage. Dépendance aux infrastructures du commerce international, à commencer par la maîtrise, désormais quasi exclusive, de la construction des porte-conteneurs, et celle des infrastructures portuaires et logistiques, le long des nouvelles routes de la soie, qui s'étendent dans 150 pays.
Puissance diplomatique, ensuite. La Chine s'investit dans le dialogue bilatéral comme dans les enceintes internationales pour défendre ses intérêts, mais aussi pour contenir et faire refluer l'influence américaine. Avec l'Organisation de coopération de Shanghai, la Chine structure les relations qu'elle entretient avec son voisinage, et notamment avec la Russie.
Avec la création des BRICS, en 2009, la Chine et ses partenaires rejettent explicitement la domination par le G7 de la scène diplomatique et se font les porte-parole d'un supposé Sud Global qui aurait des comptes à régler avec l'occident américanisé. En population comme en richesse, le bloc des BRICS a désormais dépassé le G7.
Puissance militaire, enfin. L'Armée populaire de libération compte plus de 2 millions de soldats, ce qui en fait la plus grande armée du monde en effectifs, devant les Etats-Unis. Elle possède la première marine mondiale en nombre de bâtiments et dispose de l'arsenal de missiles conventionnels le plus dense au monde, conçu pour tenir à distance des porte-avions américains.
La Chine se met en situation de sécuriser l'environnement régional, de dissuader toute intervention extérieure, mais aussi d'atteindre une forme de parité stratégique avec l'hyperpuissance du XXe siècle.
Mobilisation des ressorts de la puissance économique, diplomatique, militaire. L'objectif semble clair : s'imposer comme puissance centrale, en rattrapant, puis en dépassant les États-Unis.
La Chine veut redevenir ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, l'Empire du milieu.
Alors que la Chine se réveille, voilà les États-Unis placés face au « piège de Thucydide », celui qui guette une puissance dominante, confrontée à l'émergence rapide d'une rivale, et tentée par une confrontation préventive.
Cette confrontation se révèle souvent coûteuse et périlleuse. C'est le piège qui se referma sur Sparte, superpuissance continentale de l'époque, confrontée au réveil d'Athènes, dont la puissance maritime et commerciale se développait en mer Egée. Sparte lança son armée dans l'Attique, déclenchant la guerre du Péloponnèse. Trente ans de combats sanglants, qui ravagèrent les cités grecques. À la fin, Sparte l'emporta. Mais à quel prix ? Les deux puissances s'étaient épuisées l'une l'autre, et c'est un troisième acteur, la Macédoine, qui conquit le monde grec, quelques décennies plus tard. Un troisième acteur : suivez mon regard…
Thucydide rappelle que « la cause la plus vraie, mais la moins avouée, de la guerre du Péloponnèse, fut la croissance de la puissance athénienne et la crainte qu'elle inspira aux Spartiates. »
C'est un constat de même nature qui, d'administration en administration, se confirme à Washington, où la Chine est présentée comme « le défi géopolitique le plus déterminant pour les Etats-Unis » dans la revue nationale stratégique américaine de 2022. Et où des mesures de plus en plus confrontationnelles sont adoptées.
Ce sont des droits de douanes imposés dès 2018 par la première administration Trump sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois, et plus récemment un quasi-blocus commercial décrété par l'annonce de droits de douanes allant jusqu'à 145%. L'interdiction du réseau social TikTok, précédant une prise de contrôle au nom de la sécurité nationale, la plateforme étant considérée comme un instrument de recueil de données et de propagande au service du gouvernement chinois.
Des campagnes de communication stratégique visant à répandre dans le champ des perceptions l'idée que la Chine est responsable des pandémies qui frappent l'Occident et le reste du monde. Des restrictions de visas pour les étudiants et les chercheurs chinois travaillant dans des filières sensibles. L'inscription sur liste noire d'un grand nombre d'entreprises chinoises pour éviter qu'elles n'accèdent à des infrastructures présentes sur le sol américain, et empêcher qu'elles ne bénéficient de la commande publique. Le remplacement d'un opérateur hongkongais par un consortium occidental. Des restrictions d'exportations sur les microprocesseurs, les semi-conducteurs et les puces Nvidia, composantes critiques pour les centres de données et les supercalculateurs.
Le renforcement massif de la présence militaire américaine dans l'Indopacifique : par l'alliance AUKUS, la multiplication des bases aux Philippines, la coopération renforcée avec le Japon et Taïwan. La tentative de rapprochement avec la Russie dans l'espoir de détacher Moscou de Pékin, dans une manœuvre diplomatique inversant celle de Nixon. Une intervention militaire en Amérique latine visant l'exfiltration d'un dictateur et le changement de régime dans un pays pétrolier dont la Chine est le premier client. Des prétentions territoriales sur un territoire européen sous protection de l'OTAN, justifiées par la nécessité d'empêcher la Chine d'en faire un point d'entrée sur l'Atlantique Nord. L'ensemble de ces mesures dessine une stratégie assumée : contenir la Chine et éviter qu'elle ne supplante les Etats-Unis.
On est loin de la fondation des Nations unies il y a 80 ans. Chacun des deux grands acteurs de ce duopole développe une vision alternative à celle de la Charte, pour ériger un ordre international nouveau au sein duquel il jouerait le premier rôle.
La Chine promeut, depuis septembre 2025, l'Initiative pour la gouvernance mondiale qui semble dessiner une telle alternative.
Les Etats-Unis, quant à eux, ont proposé samedi dernier à soixante pays d'adhérer à une nouvelle Charte, celle du Board of Peace, ce conseil de la paix prescrit par la résolution des Nations unies mettant fin à la guerre à Gaza. Tel qu'il est présenté, ce conseil a pour responsabilité principale la paix et la sécurité du monde, à Gaza comme ailleurs.
Il est dirigé par son chairman, investi de pouvoirs très étendus, comme celui d'approuver la participation des membres, désigner son propre successeur, et exercer son véto sur toute décision prise à la majorité.
On est loin, très loin, de la charte des Nations unies dont je vous rappelle les premiers mots : « Nous, peuples des Nations unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l'espace d'une vie humaine a infligé à l'humanité d'indicibles souffrances, à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l'égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites. »
Je pourrais prolonger le propos mais, vous l'aurez compris, tout semble se passer comme si un choc majeur entre la Chine et les Etats-Unis était désormais inéluctable. Avec des conséquences très lourdes pour le reste du monde, et donc pour nous.
Au mieux, le monde pourrait glisser vers un partage en sphères d'influence, un duopole sino-américain imposant ses règles, ses normes et ses dépendances dans deux hémisphères différents. Au pire, la rivalité pourrait basculer dans une confrontation ouverte, entre deux puissances dotées, membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies.
Ce choc est-il vraiment inéluctable ? N'avons-nous plus qu'à choisir notre camp et à subir ? Je n'y crois pas. Car dans ce système d'équations par nature complexe, il y a une variable inconnue, qui peut tout changer.
Cette inconnue, c'est l'Europe.
Partie II : L'Europe est la grande inconnue de l'équation
Oui, l'Europe est la grande inconnue de l'équation stratégique mondiale. Pourquoi ? Parce que la résistance à la brutalisation du monde s'organise ici, en Europe.
Parce que, de l'Asie du Sud-Est à l'Amérique latine, en passant par l'Afrique, des peuples libres - et désireux de le rester - attendent que l'Europe se lève et montre la voie. La voie de l'équilibre. Dans un monde sommé de choisir entre la soumission et l'affrontement, l'Europe est attendue là où elle a toujours été la plus forte : dans l'invention d'une voie exigeante, fondée sur la souveraineté des nations et le respect du droit international.
Elle est attendue par des États de plus en plus nombreux, attachés à leur indépendance, qui refusent toute logique de blocs et montrent qu'une architecture de sécurité collective fondée sur le dialogue est possible - et qu'elle passe, aujourd'hui, par une Europe forte.
Oui, l'Europe est la grande inconnue de l'équation et, à bien des égards, une variable que certains préféreraient voir disparaître. Une variable que l'on cherche à effacer. Côté chinois, les autorités cherchent à effacer l'Europe en cultivant essentiellement des relations bilatérales avec les pays européens, et en faisant l'impasse sur les institutions de l'Union autant que de possible. Côté américain, l'effacement est théorisé explicitement dans la revue nationale stratégique publiée le 5 décembre 2025.
L'Europe y est décrite comme un continent miné par des politiques migratoires jugées déstabilisatrices, par la censure de la liberté d'expression et par la répression de l'opposition politique. Un continent condamné, je cite, à l'« effacement civilisationnel ». La vérité est ailleurs : une Europe éclatée serait une Europe plus facilement vassalisée. Et une Europe vassalisée deviendrait la variable secondaire d'une économie dont les priorités seraient mises au service des seuls intérêts américains.
Non, l'Europe n'est pas au bord de l'effacement civilisationnel. La civilisation européenne est ineffaçable. C'est une civilisation de l'esprit. Elle s'est forgée patiemment depuis plus de deux millénaires. Deux millénaires parsemés d'échecs et de succès, de flux et de reflux, de guerres et de paix.
L'Europe est cette « forge de l'idée », selon l'expression de Stefan Zweig, où furent frappées, à partir du sang et de l'esprit des nations latines, germaniques, anglo-saxonnes et slaves, certaines des plus grandes pensées du monde.
Des idées qui changèrent le cours de l'Histoire. Et s'il est vrai que l'Europe a donné au monde le pire et le meilleur, c'est précisément ce qui la rend aujourd'hui adulte.
Elle était là avant. Elle sera là après. Le dessein européen commença à Athènes, berceau de la démocratie, puis à Rome, lorsque naquit l'idée inédite de gouverner non seulement par la force, mais par l'intelligence traduite dans le droit : une administration rationnelle, un réseau routier, une langue commune - le latin. Derrière les légions romaines marchait la culture.
L'esprit européen se manifesta à nouveau avec l'humanisme. Les universités dialoguaient à travers le continent : Bologne, Prague, Oxford, Paris. On y parlait latin. Érasme, Giordano Bruno, Spinoza, Francis Bacon, Leibniz, Descartes se savaient citoyens d'une même république : la république des lettres. L'imprimerie mit le savoir en mouvement. Ce fut la Renaissance, une nouvelle naissance de l'esprit. Puis vinrent les Lumières, la liberté d'expression, inventée bien avant le Premier amendement. L'esprit critique. Le discernement.
Tout au long de l'Histoire européenne, nous rappelle Stefan Zweig, « chaque fois que la flamme de l'idée a été sur le point de s'éteindre, elle s'est rallumée ». Et lorsque la littérature se replia dans les langues nationales, une langue universelle surgit au-dessus des autres : la musique.
Haendel, Mozart, Haydn, Gluck, Spontini écrivaient indifféremment leurs opéras en italien, en français ou en allemand. La fraternité européenne prit corps dans l'art, dans la science, dans la pensée.
L'esprit européen est un esprit de résistance. Contre tous les totalitarismes. C'est l'esprit des républicains espagnols si brillamment traduit dans la poésie d'Aragon, d'Eluard, et de Char. Celui d'André Trocmé, pasteur du Chambon-sur-Lignon, Juste parmi les nations qui, dans un prêche révolté au lendemain de l'armistice, le 23 juin 1940, s'adressa à ses paroissiens en ces termes : « des pressions païennes formidables vont s'exercer pour tenter de nous entraîner à une soumission passive à l'idéologie totalitaire. Si l'on ne parvient pas tout de suite à soumettre nos âmes, on voudra soumettre tout au moins nos corps. »
Et qui les appela à « opposer à la violence exercée sur leur conscience les armes de l'Esprit ».
Esprit de résistance contre le joug soviétique, qui chercha, en 1991, à réprimer l'élan d'indépendance qui traversait le flanc oriental de l'Europe. Ce fut le cas à Riga, où je me suis rendu jeudi dernier, et où le peuple letton, désarmé mais vaillant, affronta la rigueur de l'hiver pour dresser des barricades et empêcher les tanks de Gorbatchev de reprendre les bâtiments publics.
Esprit de résistance de l'Homme révolté de Camus, qui nous rappelle qu' « aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graines d'esclaves, qui finissent pas s'offrir sur tous les marchés d'Europe à n'importe quelle servitude. Elle n'est plus révolte ni révolution, mais rancune et tyrannie. »
Une civilisation de l'esprit, qui apporta tant au monde. Et qui qui mit fin à des décennies de guerres fratricides en donnant naissance à l'une des constructions politiques les plus abouties de l'Histoire, l'Union européenne, qui naquit dans le Salon de l'Horloge du Quai d'Orsay, le 9 mai 1950, assurant à l'Europe huit décennies de paix et de prospérité.
Paul Valéry avait raison : « Les autres parties du monde ont eu des civilisations admirables, des poètes de premier ordre, et même des savants. Mais aucune partie du monde n'a possédé cette singulière propriété physique : le plus intense pouvoir émissif uni au plus intense pouvoir absorbant. Tout est venu à l'Europe, et tout en est venu. »
Oui, dix pays sont aujourd'hui candidats pour rejoindre l'Union européenne. Quelle autre organisation politique dans le monde peut en dire autant ? Oui, à Tbilissi comme sur le Maidan en 2014, des peuples se lèvent et chantent leur aspiration à la démocratie, au son de l'Ode à la Joie, et en brandissent le drapeau européen comme un symbole d'espérance. Quel autre idéal politique dans le monde suscite un tel engouement ?
De fait, on vit mieux en Europe qu'aux Etats-Unis ou en Chine. On y vit plus libre. On y vit plus longtemps, et en meilleure santé. Notre espérance de vie est plus longue. La mortalité infantile est plus faible, deux fois plus faible. Les inégalités aussi. Ceux qui annoncent l'effacement de la civilisation européenne devraient donc commencer par s'interroger sur leurs propres faiblesses. Leurs propres fragilités. Le risque de leur propre effacement.
Et se souvenir que les logiques de domination, si fascinantes soient-elles pour les observateurs, sont vaines et vouées à l'échec. Parce que les nouveaux empires portent, nous le voyons bien, en eux-mêmes, les conditions de leurs propres faiblesses. Non seulement les grandes puissances ont leurs propres fragilités internes, qui sont largement documentées, et je n'y reviens pas, mais l'Histoire nous instruit que chaque fois qu'une nation a cherché à étendre démesurément son influence, son empreinte économique ou son territoire au détriment des autres, elle a fini par tout perdre, aveuglée par son hubris. Le néo-colonialisme, la pulsion de recolonisation est un aveu de faiblesse. Chaque nation du monde est confrontée à sa propre finitude. La mesure est la condition de l'équilibre, c'est cet équilibre qu'il faut chercher avec ardeur.
Non, l'Europe n'est pas au bord de l'effacement civilisationnel. Mais oui, l'esprit européen est travaillé par un doute profond. Un doute qui interroge sa capacité à peser dans l'équation stratégique mondiale que j'ai décrite.
Sa capacité à ne pas se laisser entraîner dans un camp auquel elle serait assujettie, ou dans une confrontation qu'elle n'aurait ni voulue ni choisie. Ce doute est d'abord de nature spirituelle et morale. Il tient à une lente corrosion de l'esprit européen par la rouille de l'individualisme, et l'opium du matérialisme.
A l'exigence de solidarité se substitue des modes de vie qui poussent chacun à s'intéresser à soi, plutôt qu'aux autres et à la vie de la Cité. Des modes de vie dont découle l'épidémie de solitude qui submerge nos sociétés contemporaines.
Au sens du devoir se substitue une course effrénée à l'accumulation de droits individuels, au mépris de la nature profondément spirituelle et collective de la personne humaine, qui n'accède à l'émancipation véritable que par l'exercice de la conscience et de la responsabilité.
Au goût de l'effort et du travail se substitue celui du plaisir matériel et du divertissement. « J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Le travail était une prière. L'atelier, un oratoire » écrivait Péguy qui concluait que « La bourgeoisie capitaliste a infecté le peuple. »
Oui, l'esprit européen est traversé par un doute spirituel et moral. Un doute qui s'accompagne, et c'est un paradoxe pour le continent le plus démocratique du monde, d'une grande lassitude démocratique, ancrée dans des sentiments mêlés.
Le sentiment que la démocratie ne nous protège pas des bouleversements mondiaux. Le choc venu de Chine a détruit des millions d'emplois et laissé des régions entières d'Europe et d'Amérique du Nord sur le carreau. Les politiques de Pékin ont fait gonfler l'endettement des ménages américains et assombri les perspectives d'emplois. Dans le même temps, les mutations profondes des structures familiales et l'immigration croissante ont transformé nos sociétés, alimentant des inquiétudes auxquelles la démocratie peine à apporter des réponses.
La numérisation et l'automatisation ont bouleversé le marché du travail et fragilisé les classes moyennes qui se sentent livrées à elles-mêmes, seules et délaissées.
C'est aussi le sentiment d'injustice et de frustration, que génèrent des sociétés rongées par le matérialisme, malgré le bien-être sans précédent dont nous jouissons par rapport à l'immense majorité de la population mondiale.
Le sentiment que les citoyens ne sont pas entendus, que les sujets qui leur tiennent à cœur ne sont jamais traités et qu'une élite lointaine - à Paris ou à Bruxelles - décide à leur place sans rendre de comptes.
Cette lassitude démocratique n'est pas tombée du ciel. Elle résulte de décennies d'aveuglement des élites face à un monde en bouleversement, de leur déni face à la colère légitime des classes moyennes et populaires, fatiguées d'être méprisées et mises à l'écart.
Elle est le fruit de l'incapacité des forces politiques traditionnelles à esquisser un nouvel horizon pour répondre à cette colère. Depuis des années, les forces politiques traditionnelles - aux États-Unis comme en Europe - ont laissé la situation dériver au point que le peuple se sent totalement dépossédé du pouvoir.
Soumise aux pressions venues de l'extérieur qui éprouvent sa solidité, et aux coups de boutoir de plus en plus puissants des forces politiques nationalistes qui veulent en finir, l'organisation politique qui naquit il y a 76 ans dans le salon de l'Horloge du Quai d'Orsay est remise en question.
Le Président de la République l'avait dit en 2024 à la Sorbonne. Le chancelier allemand l'a répété cette semaine : rien ne garantit aujourd'hui que nous vivrons encore au sein de l'Union européenne dans dix ans. L'Union européenne, notre organisation politique est en danger.
Rien n'est perdu, mais l'Europe ne se relèvera que si elle conclut un pacte nouveau avec les peuples. Des peuples qui aspirent à maîtriser leur avenir. Qui aspirent à la souveraineté.
Non pas une souveraineté illusoire, repliée et solitaire, mais une souveraineté européenne véritable. Des peuples qui n'acceptent ni les capitulations face aux guerres d'invasion, ni les renoncements dans les guerres commerciales. Des peuples qui attendent de l'Europe qu'elle protège, qu'elle défende et qu'elle maîtrise ses frontières. Contre toutes les menaces, qu'elles viennent du Kremlin, du programme nucléaire iranien ou du terrorisme islamiste. Contre toute forme de concurrence déloyale, de coercition économique, de chantage énergétique.
Contre toute ingérence étrangère dans les processus électoraux de ses États membres.
Que l'Europe tienne bon.
Qu'elle tienne ferme.
Qu'elle sache dire non.
Non aux Etats-Unis quand ils touchent à ce qu'elle a de plus intimes, sa démocratie, ses frontières. Si certains semblent aujourd'hui l'oublier, rappelons que les Etats-Unis ont un besoin vital de l'Europe. Les grandes entreprises du numérique réalisent un quart de leur chiffre d'affaires et sans doute la moitié de leurs profits en Europe. Les pays de la zone euro détiennent 3 000 milliards d'euros d'actifs de plus que les Américains n'en détiennent en Europe. Personne ne sort jamais gagnant d'une guerre commerciale.
J'ajoute que nous disposons d'instruments très puissants pour nous défendre contre toute atteinte à nos intérêts essentiels, qui nous permettent de restreindre l'accès au marché européen et refermer nos marchés publics. On aurait tort de l'oublier.
Dans ce contexte, les peuples de l'Europe attendent d'elle qu'elle se saisisse pleinement de la ligne donnée par le Président de la République dans ses discours de la Sorbonne : celle de l'autonomie stratégique. Clauses de sauvegarde pour l'acier. Protection des ferroalliages. Préférence européenne dans les instruments européens de la défense. Nouvel emprunt commun pour soutenir l'Ukraine. L'Europe semble enfin se réveiller, mais elle doit accélérer. Le sursaut européen est encore possible, mais il reste peu de temps.
Et la condition de ce sursaut européen - l'inconnue dans l'inconnue - c'est la France. Nietzsche disait de l'Europe qu'elle était cette « petite presqu'île de l'Asie ». Or la France en est le Finistère. C'est là que tout commence. C'est là que peut repartir l'élan vital.
Le destin de l'Europe est désormais indexé sur le choix que fera notre pays : s'engager résolument sur la voie de la reconquête, ou se résoudre au déclin.
C'est à cette responsabilité historique de la France que je voudrais maintenant consacrer la suite de mon propos.
Partie III : La France
La France ne peut entraîner l'Europe que si elle est véritablement elle-même.
Et comme l'a si bien dit le général de Gaulle « La France n'est réellement elle-même qu'au premier rang. La France ne peut être la France sans la grandeur. »
Il est vrai que la classe politique n'est au rendez-vous ni de ce changement d'époque que je viens de décrire, ni de cet appel du général de Gaulle à la grandeur que je viens de citer.
Un débat public stérile, où règnent les invectives, n'en finit plus d'éloigner les Français de la politique et donc des choix qui engagent leur avenir.
Pourtant, au fond d'eux-mêmes, les Françaises et les Français sont prêts à participer ensemble à de grandes aventures collectives. A rendre par leur effort, par leur travail, la vie et le monde meilleurs en même temps qu'ils en tirent gratification, considération, et dignité. Les exemples ne manquent pas de ce génie français qui ne demande qu'à s'exprimer.
Il suffit de contempler la composition de cette auguste Académie pour s'en apercevoir. Qui compte en son sein des esprits parmi les plus brillants du monde. Philosophes, juristes, entrepreneurs, écrivains, économistes, serviteurs de l'Etat. Vous avez, Mesdames et Messieurs les Académiciens, donné à voir au monde la grandeur de la France.
Permettez-moi d'avoir un mot pour le dernier membre que vous avez élu. Il grandit dans une famille égyptienne, réfugiée un temps en Italie. Il fut formé en France à l'économie et s'imposa comme l'un des grands théoriciens de la croissance et de l'innovation, au point de recevoir il y a quelques semaines le Prix Nobel d'économie. Philippe Aghion.
Un mot aussi pour le dernier d'entre vous à avoir été intronisé, il y a quelques jours seulement.
Entrepreneur et dirigeant talentueux, théoricien du désir, qui contribue de façon décisive à la balance commerciale de notre pays, et qui fait rêver le monde entier en y valorisant admirablement les savoir-faire français. Bernard Arnault.
Ces destins révèlent le talent et le génie français. Ils sont la preuve irréfutable que la France n'a rien perdu de sa grandeur.
Ils nous donnent l'espérance d'un nouvel essor collectif.
Mais « on ne va jusqu'à l'espérance qu'à travers la vérité, au prix de grands efforts », écrivait Georges Bernanos. Alors disons la vérité sur les défis qui sont les nôtres, et soyons prêts à de grands efforts. Je ne serai pas exhaustif : les défis sont nombreux, et chacun pourrait faire l'objet d'un discours à part entière.
J'en citerai trois.
La répartition des responsabilités. La justice générationnelle. Le courage civique.
Commençons par le premier. Dans toutes les dimensions de nos vies quotidiennes, l'énergie créatrice du peuple français est enserrée dans un carcan que nous avons nous-mêmes conçu. Par un pouvoir à la fois concentré et dilué dans des structures anonymes qui prétendent décider à notre place sans jamais rendre de comptes. Une technocratie qui croit souvent savoir mieux que nous, les Français, ce dont nous avons besoin et ce que nous devrions faire. Par un maquis d'administrations, d'opérateurs, de strates que nous avons créés et qui perdent le citoyen dans des méandres où il ne sait plus qui décide, ni à qui il doit s'adresser. D'où le sentiment d'être impuissants et désarmés. D'où le sentiment de dépossession.
Simplifier, débureaucratiser, décom-plexifier, décentraliser, déconcentrer. Chacun a entendu mille fois ces termes qui portent une part de l'intention qui est la nôtre, mais que j'exprimerai différemment. J'appelle à un changement de régime dans l'ordre des responsabilités.
A une remise à plat complète des compétences de l'Etat, des collectivités, de la sécurité sociale, du secteur privé se donnant pour objectif la libération des énergies et préservant les conditions de la solidarité.
Que chacun dispose d'une zone d'autonomie et de responsabilité où il puisse exercer ses capacités. Voilà le principe de fécondité pour toute société qui se veut créatrice. Car c'est dans la liberté et la passion d'entreprendre que s'exprime le dynamisme d'un peuple. Rendons à chacun les moyens de diriger sa vie. Donnons-nous des chefs. Ouvrons des voies et invitons ceux qui trépignent d'impatience à s'y engager, à y déployer leur enthousiasme et leur talent. Libérons les puissances du rêve et celles de l'action.
Cela doit commencer par une refondation profonde de l'action publique, telle que François Bayrou l'avait initiée, et par un acte de décentralisation, comme le Premier ministre l'a annoncé. Cette refondation doit se poursuivre par une révision sans tabou du périmètre d'intervention respectif de l'Etat, de la sécurité sociale, des collectivités, du secteur privé. Sans rien s'interdire, y compris si cela doit nous conduire à établir des parlements et gouvernements de province, dépositaires de vastes champs de compétence, comme cela a été suggéré récemment.
Dans ce même mouvement, des libertés nouvelles doivent être rendues au chef d'entreprise, au maire, au salarié, à l'usager du service public, qui doivent pouvoir décider pour eux-mêmes et assumer leur responsabilité.
C'est la condition nécessaire pour libérer l'énergie dont la France a tant besoin. Et pour offrir à chacun un horizon d'émancipation.
Deuxième défi, la justice générationnelle. Nos prédécesseurs ont bâti un modèle social qui permet de vivre plus longtemps et mieux que dans la plupart des pays du monde. Un modèle conçu dans une France en forte croissance, portée par la démographie galopante du baby-boom. Ces deux tendances sont aujourd'hui inversées.
Pour la première fois depuis 1945, la France a enregistré l'année dernière plus de décès que de naissances.
Il est difficile de se faire à cette idée, mais il nous faut sortir du déni démographique : l'exception française est belle est bien derrière nous. La France devient un pays de grands-parents sans petits enfants.
Dans dix ans, la population active commencera à baisser.
Tout cela emporte de très lourdes conséquences. Dans un système fondé sur la solidarité intergénérationnelle, la charge pesant sur les nouvelles générations devient insoutenable, et les condamne à l'asphyxie. D'où la colère, d'où le surgissement de Nicolas qui paye, l'affaiblissement du consentement à l'impôt comme aux cotisations sociales, et le doute désormais bien installé sur la pérennité du système de retraite par répartition.
La France ne peut se permettre de sacrifier sa jeunesse pour soutenir un niveau de vie pour les boomers, pardonnez-moi l'expression, supérieur à celui dont ils bénéficient dans tous les pays comparables. Ayons la lucidité de dire que nous partons plus tôt à la retraite que les autres, que lorsque nous y sommes, nous bénéficions d'un niveau de vie équivalent à celui des actifs, d'un taux de pauvreté inférieur aux autres classes d'âge.
Que nous touchons davantage que ce que nous avons cotisé, et épargnons un quart de notre revenu.
La France ne peut se permettre de sacrifier l'avenir au présent. C'est la priorité de toute civilisation que d'opérer ses choix en pensant aux prochaines générations, à sa jeunesse, à ses enfants.
Des choix devront être faits pour préserver le contrat social.
Bien sûr, il sera nécessaire de rouvrir le chantier des retraites en sortant de l'obsession stérile de l'âge légal. Une voie crédible existe : le système de retraite à points, déjà en vigueur dans plusieurs pays européens. Mais cette ambition dépasse largement le champ de la sécurité sociale. Nous devons assumer un rééquilibrage entre les générations, et le dire clairement.
Petite enfance, éducation, enseignement supérieur, recherche, accès au logement et à l'emploi, équilibre des finances publiques : ces investissements doivent devenir une priorité stratégique. La jeunesse ne doit plus être la variable d'ajustement de nos choix budgétaires.
Troisième défi, celui du courage civique. Ce tressaillement que nous ressentons au fond de nous et qui nous pousse à nous désintéresser de nous-même pour nous tourner vers notre prochain vers la vie de la Cité. Conscient que face à l'adversité, et quels que soient les risques, nous formons ensemble une communauté de destin.
Le courage de mettre nos valeurs au-dessus de nos intérêts, d'assumer notre part du fardeau collectif sans certitude que les autres feront de même, d'appréhender la dimension spirituelle de la vie et de résister à la tentation du confort.
De regarder le monde en face et d'être prêts à prendre des décisions difficiles quand elles s'imposent ; le courage aussi de ne pas céder aux pressions immédiates et de rester concentrés sur l'essentiel. De refaire la Renaissance, pour reprendre le titre de l'article d'Emmanuel Mounier inaugurant la revue Esprit.
Le courage de ceux qui dans les heures les plus sombres de notre histoire surent prendre tous les risques sans aucune garantie de succès. De ceux qui partirent à Londres, ou prirent le Maquis.
Le courage de l'Amiral Muselier, envoyé par le général de Gaulle en 1941 pour protéger Saint-Pierre-et-Miquelon contre l'appétit des Etats-Unis de Roosevelt qui menaçaient de s'en emparer pour des questions de sécurité nationale.
L'Amiral Muselier reprit le contrôle de l'archipel - qui fut le premier territoire libéré par la France Libre - à la faveur d'une manœuvre militaire entrée dans les annales. Mais, constatant que l'appétit américain ne faiblissait pas, et que Roosevelt songeait à envoyer à Saint-Pierre-et-Miquelon un croiseur et deux destroyers, l'Amiral Muselier s'adressa au peuple américain en ces termes :
« Il n'y a pas de puissance au monde qui puisse chasser mes hommes et moi-même de ces îles tant que nous serons vivants. Pour l'honneur, je résisterai à toute force navale quelle que soit sa puissance. Si, par une circonstance incroyable, une telle tentative devait être faite, alors c'est qu'il n'y aurait plus de démocratie sur la terre, et il ne resterait d'autre solution pour les démocrates que de mourir. Notre sang tacherait l'histoire, la démocratie serait notre linceul et notre tombe. »
Et de fait, Saint-Pierre-et-Miquelon resta un territoire français et le restera toujours. Naturellement, toute ressemblance avec des personnes ou des faits existants ne saurait être que fortuite…
Le courage civique, c'est celui des Françaises et des Français qui se lèvent face à l'adversité.
Des médecins, infirmiers, caissiers, chauffeurs, livreurs qui, lorsque nous avons été confinés par la Covid-19, se sont levés pour permettre au pays de tenir et résister.
Des Françaises et Français si nombreux qui se sont retrouvés dans des réseaux de solidarité pour fabriquer des masques, des visières, porter des repas, ou tout simplement rompre la solitude des plus fragiles.
Le courage civique ne se décrète pas. Il naît de l'inspiration que nous puisons dans l'Histoire de la France, il se forge à l'école de la République et dans l'engagement, conçu avec Paul-Louis Landsberg, ni comme une fidélité irréfléchie, ni comme la passivité de celui qui attend la cause parfaite, mais comme une nécessité, un moyen de connaissance et de réalisation de la liberté et de l'émancipation de la personne humaine.
La répartition des responsabilités. La justice générationnelle. Le courage civique. C'est au prix de tels efforts, et de bien d'autres encore, que nous parviendrons à donner à la France toute la force et la grandeur dont elle a impérativement besoin pour éviter à l'Europe d'être condamnée au déclin.
Pour permettre à l'Europe de modifier l'équation stratégique mondiale, faire mentir ce qui apparaît aujourd'hui comme une évidence algébrique, et ouvrir une troisième voie.
Telle est la responsabilité que nous avons en partage, devant les générations à venir et devant nous-même. Telle est l'épopée qui me paraît non seulement nécessaire mais souhaitable.
A n'en pas douter, le cycle de conférences prestigieux conçu avec soin par Jean-Daniel Lévitte, que je remercie pour son invitation et pour ses mots, nous montrera la voie.
Je vous remercie.